David Le moment où on est extrait du Bataclan, on est forcé de passer devant le bar. Et si on passe devant le bar, on est obligé de passer devant la fosse du Bataclan. Et la fosse du Bataclan, c'est des centaines de personnes au début de la soirée. Et là, le contraste, il est terrible parce que nous, on était pris en otage par les terroristes qui ont commis ces meurtres. Et au moment où on arrive devant la fosse, on voit tous les corps de plus de 50 personnes qui sont enchevêtrées les uns dans les autres. Je prends ça en pleine gueule et je me dis, bon, ben voilà, toi, t'as passé plus de deux heures avec ces connards. T'es pas mort, mais eux sont morts.
Loïc Vous écoutez Les Frappés, le podcast de celles et ceux qui se dépassent. Je suis votre hôte Loïc, ancien sportif de haut niveau en judo, coach préparateur mental et amoureux d'activités outdoor en tout genre. Ma conviction, c'est qu'on a tous un frappé au potentiel exceptionnel qui sommeille en nous. J'ai créé ce podcast pour vous faire découvrir des femmes et des hommes qui ont osé le réveiller. Mes invités sont des athlètes de tous niveaux, des aventuriers professionnels, des voyageuses au long cours, des entrepreneuses ou encore des militaires, des forces spéciales. Toutes et tous partagent à mon micro des récits inspirants qui vont vous faire passer à l'action. Attention, une écoute régulière peut entraîner des changements positifs irrévocables dans vos vies. Il a traversé l'enfer et en est ressorti vivant mais changé à vie. David Fritz Goplinger était au Bataclan le soir du 13 novembre 2015 lorsque les terroristes de l'Etat islamique y font irruption pour y semer la mort. Quelques minutes plus tard, il est pris en otage. Son salut, il le doit à l'intervention des hommes de la brigade de recherche et d'intervention, la BRI, une unité de la police judiciaire française. À minuit 18, l'assaut est donné, les otages sont libérés mais pour David, c'est le début d'un nouveau combat, celui de sa reconstruction. Je vous préviens, il est possible que cet échange réveille de vieux souvenirs enfouis liés à cette journée tragique. Ça a été le cas pour moi. Mais c'est justement l'essence du message de David. Il faut dealer avec ses peurs et accepter les émotions ressenties. Excellente écoute à vous. Bienvenue David sur le podcast, je suis super content de te recevoir. Merci beaucoup de t'être libéré pour cet échange.
David Merci à toi de me recevoir, je suis ravi.
Loïc Le plaisir est pour moi, ravi une fois de plus de te recevoir David. Ce que je te propose en guise d'introduction, c'est de nous expliquer qui tu es, ce que tu fais aujourd'hui et surtout quel a été ton parcours jusqu'à cette soirée du 13 novembre 2015, les attentats du Bataclan. Tu t'y trouvais au Bataclan, tu étais pour le coup aux premières loges et tu as également fait partie de la dizaine de personnes qui ont été pris en otage par les terroristes avant d'être libérés par les hommes de la BRI. David, c'est à toi.
David Je m'appelle David, j'ai 32 ans et je suis photographe, aujourd'hui photographe et écrivain. Avant les attentats du 13 novembre, je suis né au Chili, on est arrivé en France en 1996 et on a été sans papier pendant quelques années, puis on a acquis non pas la nationalité, mais on a été régularisé. C'est ce qui nous a permis, moi, mes parents et mon frère, d'avoir une vie, on va dire normale en France avec un travail déclaré, etc. Et ça, c'est important parce que ça va exister dans l'après 13 novembre, c'est pour ça que j'en parle. Ok. Et ensuite, j'ai suivi une scolarité, sans doute assez normale, jusqu'à m'intéresser à la photographie fin 2007, où j'ai voulu intégrer une école, un lycée en fait, photo à Paris, que j'ai intégré ensuite. Et puis voilà, derrière, je me suis lancé dans la photographie professionnelle, j'ai finalement abandonné au bout d'un certain temps, parce que c'était très instable économiquement, et j'ai fait des petits boulots jusqu'à devenir barman et directeur d'établissement d'un bar à Paris, dans le cinquième arrondissement jusqu'au 13 novembre. Excellent.
Loïc Le départ du Chili, ça a été, j'ai deux questions du coup, ça a été motivé par quoi ? Et quels souvenirs est-ce que tu en as, puisque tu avais, tu avais quoi, 4 ans à ce moment-là, si j'ai bien compté ?
David Alors, ce qui est intéressant dans ce que tu dis, c'est que très longtemps, j'en parlais de manière assez automatique, sans vraiment analyser le truc, sauf que j'ai vraiment vécu un déracinement profond, et je ne m'en rendais pas vraiment compte, je m'en suis rendu compte ces huit dernières années. Et non, en fait, ma famille a quitté le Chili, à l'époque il y avait la dictature de Pinochet qui, entre guillemets, prenait fin, mais en fait on était très pauvres, on roulait clairement pas sur l'or, et mon père s'est battu corps et âme pour nous acheter des billets d'avion pour pouvoir aller en France rejoindre mes grands-parents qui étaient déjà là. Ok. Et on a fait ce qu'on appelle un regroupement familial, l'administration française appelle ça comme ça. Et on s'est regroupés ici, et puis voilà, comme j'ai expliqué tout à l'heure, on est devenu sans papier, puis au final on a été régularisés.
Loïc Et tu as des souvenirs de cette phase de vie sans papier en France ?
David Ouais, ouais, j'ai des souvenirs, ouais. D'ailleurs c'est intéressant que tu en parles, parce que j'ai même des souvenirs de moi au Chili quand j'avais 3 ans. Apparemment c'est un truc qui est assez propre pour déraciner ça, d'avoir fixé des souvenirs assez marquants, assez nets. Moi je me rappelle très bien de la petite maison où on habitait, moi je suis né dans le sud du Chili, dans la région des Lacs, c'est une région qui est très campagnère, très sauvage. Et je me rappelle très bien de ce moment-là, je me rappelle aussi de l'avion en venant en France, je me rappelle de l'aéroport d'Orly quand on arrivait ici. Ouais, ouais, je me rappelle de plein de trucs. Et même après, ensuite, quand on allait à la préfecture d'Evry, parce que nous on déposait la préfecture d'Evry, c'est dans le sud de Paris ça. Voilà, donc je me rappelle très bien de ce moment-là de meuille, ouais.
Loïc Waouh. Et aujourd'hui ta situation c'est quoi ? Tu es toujours régularisé ou tu as entrepris les démarches pour obtenir la nationalité française ?
David En fait, les attentats du 13 ont un peu rebattu les cartes sur énormément d'aspects, et pas seulement sur déjà le traumatisme que j'ai subi ou les choses que j'ai vues au Bataclan. Donc, ça s'est venu interroger qui j'étais profondément en fait. Et dans ce qui j'étais, il y avait cette binationalité, ces doubles racines finalement, même si je suis arrivé en France quand j'avais 5 ans. J'ai grandi en France, j'ai fait l'école de la République, j'ai acquis les valeurs et tout. Et en fait, moi j'ai eu un échange avec un des deux terroristes qui m'ont pris en otage, et le mec me dit qu'est-ce que tu penses de François Hollande ? Parce qu'eux, ils justifiaient leur attentat en disant, voilà, François Hollande il a largué des bombes, nous on vient ici, on vous tue quoi. Donc bon, voilà, nous on n'était pas vraiment en état de dialoguer, mais le mec me pose la question tout en me braquant. Et finalement, je lui dis, bah je pense rien quoi, je pense rien. Et donc il insiste, il me menace, et je lui dis, mais je pense rien, je ne suis pas français. Et au moment où je lui dis ça, je comprends qu'il y a un truc un peu, un truc qui se déconnecte en moi, où je me dis, bah t'es en train de lui mytho quoi, t'es en train de lui mentir là. Pourquoi tu lui dis ça ? Et en sortant du Bataclan, par chance où j'ai survécu, c'est venu interroger, enfin c'est une phrase qui aujourd'hui même encore continue de me hanter. Et je me suis dit, en sortant clairement du Bataclan, je me suis dit, bon bah je veux devenir français en fait. Il est hors de question que cette question reste, entre guillemets, un mystère, et que je dise éternellement à ce terroriste dans ma tête, non je suis pas français. Non je suis français. Et donc, un an après, j'ai demandé la nationalité, enfin la naturalisation, donc j'ai été aidé beaucoup par le ministère de l'Intérieur. Alors à l'époque, sur le gouvernement Hollande, il y avait un secrétariat d'État d'aide aux victimes, qui a été dissous ensuite par Emmanuel Macron, et remplacé par une sorte de, comment on dit, un établissement public. Mais à ce moment-là, donc c'était le secrétariat d'État qui m'a, qui était rattaché au ministère d'Intérieur, qui m'a aidé à avoir la nationalité. J'ai eu une nationalité très très vite, j'ai envoyé ma lettre au début novembre et fin, enfin même pas début février, j'ai reçu le décret comme quoi j'étais devenu français. Et là où c'est intéressant, et c'est pour ça que je parlais de ces racines chiliennes, c'est que j'ai été naturalisé au Panthéon. La cérémonie a eu lieu au Panthéon, et c'est un truc de dingue, et on était tout un panel de, je crois qu'il y avait une personne par continent, donc moi j'étais l'Amérique latine, il y avait un Etats-Unis qui était là, il y avait un Russe, il y avait vraiment de partout dans le monde. Et moi j'étais là, j'étais ce mec latino-américain qui était devenu français à la suite des attentats. Et c'est un peu long ce que je dis, mais c'est important parce qu'au moment où je suis au Panthéon, et moi je ne pensais pas avoir fait un discours ou quoi, j'ai le préfet qui dit, bon ben voilà, David a vécu les attentats, etc. Et en fait il m'invite à faire un discours. A l'inverse de tous les gens qui avaient été naturalisés jusque-là, avec qui on avait remis le libre-accueil. Moi j'ai dû dire un truc, et en fait ça... Et moi j'avais une pression de dingue parce que je n'avais rien préparé, j'étais beaucoup plus jeune, j'étais impressionné. Et en fait ce qui est dingue, c'est que moi j'ai bossé à côté de ce monument très longtemps, et je ne suis jamais rentré dedans. Et la première fois que je rentre dedans, c'est pour devenir français. Et à ce moment-là je dis que souvent, enfin je dis que dans ce discours, je dis que je suis enfin prêt à accepter la France dans mon cœur. Et c'était important pour moi de dire ça, parce que en l'acceptant dans mon cœur, je n'y pas pour autant ma binationalité, je n'y pas mes racines chiliennes. Et donc c'était entre guillemets concilier deux, et donc concilier l'avant 13 novembre et l'après 13 novembre. Voilà.
Loïc Waouh ! C'est super intéressant comme partie de ton histoire. Je l'avais vu, parce qu'on avait déjà échangé avant cet épisode, et puis même dans ton témoignage dans le livre Force Spéciale Coaching, tu l'évoques aussi. Donc on comprend bien que c'est une partie importante de ta vie, mais je ne savais pas tous ces détails sur le Panthéon, et le fait que cette question du terroriste, tu avais travaillé à ce point par la suite. Peut-être qu'on peut revenir, ce que tu disais, c'est qu'au moment où tu lui as répondu, ce sentiment de rupture, un peu de, tu disais, là je suis en train de lui mytho, en fait tu penses que c'est quoi ? C'est que tu te, administrativement entre guillemets, tu n'étais pas français, mais dans les faits, tu l'étais dans ta chair déjà pour toi. C'est un peu ça que tu dis ?
David Oui, exactement. En fait, finalement, je lui ai menti pour me protéger, et pour dire, non mec, tu ne t'adresses pas à la bonne personne, et pour autant, si je lui avais dit, oui, je suis français, mais je ne pensais rien, tu vois, j'étais quand même otage, quoi qu'il arrive. Et le mec derrière ne m'a pas relâché, il m'a pas dit, excuse-moi, en fait, ce n'est pas toi que je visais, il m'a quand même gardé ensuite plus de deux heures, et ils ont fini par s'y réexposer, etc. Donc, cible ou pas cible, j'ai quand même fini otage. Il y a des articles de journaux qui disaient, au Chili notamment, le Chilien qui a été sauvé par sa nationalité, et ce n'est pas du tout ça. Je pense que c'est juste, le gars, il cherchait une interface, bon, il ne l'a pas eu, et moi, je me suis défendu comme j'ai pu, en disant, ben non, je ne suis pas français, quelque part, voilà, je n'ai pas le droit de vote, je ne m'intéresse pas à ça, mais en vrai, les vraies raisons, c'est juste que je ne m'intéressais pas du tout à la politique, j'étais barman, j'étais beaucoup plus jeune, enfin voilà, ça ne m'intéressait pas, j'aurais dû lui dire ça, non, ça ne m'intéresse pas, mais bon. Oui.
Loïc C'est une scène, quand tu disais que cette question, elle t'a hanté, c'est peut-être le moment de cette soirée qui t'a le plus marqué, tu dirais, avec du recul ?
David Non, je pense que toute la soirée, alors il y a des sursauts comme ça dans la soirée qui sont hyper puissants, mais je dirais, en fait celui-là est particulièrement important, slash intéressant, parce qu'il a été enregistré, en fait au Bataclan, il y avait un mec qui enregistrait de manière illicite le concert, qui au moment où les terroristes rentrent, ils balancent le truc, c'était un zoom qui est enregistré, et il s'enfuit, et il laisse l'appareil tourner, et le truc enregistre l'intégralité de l'attentat jusqu'à ce qu'on le trouve, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de batterie, mais je crois que ça a enregistré plus de 3 heures de bande, et au moment où le terroriste me pose cette question, c'est enregistré, et ce qui est dingue, c'est que moi j'ai suivi le procès des attentats du 13 novembre méticuleusement, parce que j'ai tenu un journal de bord écrit et photographique pour France Info, et au procès a été diffusé ce passage notamment, et ce passage, en fait c'était étrange, parce que j'avais, c'est comme s'il y avait deux David qui parlaient en même temps, donc celui du procès, qui est écrit, qui est actif, et qui s'est dépêtré dans son statut de victime et de partie civile, et le David pris en otage, qui a été invoqué à l'audience, et qui s'est fait entendre, et c'est pour ça que je souligne vraiment ce passage-là, et en effet tu as raison de dire que c'est un des passages les plus importants, mais celui-là a été important parce qu'il a été enregistré, donc il existe au public aujourd'hui, il est dans les archives de la justice, et il a été publié au débat, et il a été aussi important dans ma reconstruction ensuite. Après la soirée a été, moi je peux décortiquer seconde par seconde, et tirer des fils intéressants de chacun des événements qui s'est passé ce soir.
Loïc Ouais, j'allais dire j'imagine, mais non je pense que je ne peux pas imaginer, mais en tout cas je comprends intellectuellement ce que tu dis. Alors justement, sans faire une description chronologique détaillée de ce qui s'est passé le soir du 13 novembre, est-ce que tu pourrais peut-être nous redonner quelques éléments de contexte, de manière générale sur cette soirée-là, ce qu'il y a eu, puisqu'on a tous en tête le Bataclan, mais il n'y a pas eu que le Bataclan, et puis peut-être nous expliquer aussi ce que toi tu faisais là, comment tu t'es retrouvé dans une salle de concert ce soir-là.
David En fait, déjà les attentats du 13 novembre s'inscrivent dans une vague d'attentats qu'il y a eu à Paris, qui a commencé au Stade de France, et qui s'est ensuite propagé dans les rues de Paris, sur plusieurs terrasses, dans le 10 et 11e arrondissement, pour on va dire terminer au Bataclan, c'est des attentats qu'on dit projetés par l'État islamique, ils ont été organisés sur site, donc en zone iraco-syrienne, puis emmenés et préparés, techniquement parlant, en Europe, et plus principalement en Belgique et en France. Je pense que c'est important de rappeler ce cadre, on va dire historique, des attentats. Donc moi, si vous voulez, pour parler de ma biographie personnelle, j'étais au Bataclan, parce que c'est un ami qui m'avait offert la place, et c'était mon seul jour de repos, et donc je suis allé au Bataclan, rejoindre mes potes, on a bu un coup dans un bar à côté et tout, et puis ensuite, je suis rentré dans la salle avec eux, on s'est vite installés au balcon, et on était cinq au total, et en fait, il y avait, dans ce groupe de cinq personnes, il y avait deux filles, qui sont elles allées dans la fosse, et nous les trois gars, on a été au balcon. Donc le concert commence très bien, et en fait, c'est ça qui est assez brutal, c'est que le contraste avec avant, c'est-à-dire le moment, avant ou qu'avant, le moment où, le vrai moment de concert, ou avant le surgissement de l'attentat, pardon, il est dingue, parce que c'était un super concert, on passait un super bon moment, et donc à un moment donné, je vais aux toilettes, puis j'en profite pour envoyer des messages à mon ex-copine aujourd'hui, à mon père et tout, et puis en fait, j'entends des coups de feu lorsque je suis aux toilettes, et dans ma tête, je crois qu'il est très opérationnel, je n'ai pas fait l'armée, je ne suis pas non plus policier, mais je suis très sans croix, je pense que c'est lié aussi à mon histoire personnelle, et j'ai très vite compris que c'était des coups de feu, j'ai très vite compris qu'on était en danger, et pas par curiosité, mais pour lever le doute, je suis retourné voir mes potes au balcon, et ils m'ont dit, non mais c'est des pétards, et moi je n'y croyais pas, et je me suis penché au-dessus du garde-fou, de la balustrade du balcon pour voir ce qui se passe en dessous, et j'ai tout de suite vu que c'était des coups de feu, j'ai vu des gens allongés, comme une marée humaine, comme des champs de blé un peu allongés, se prendre des balles, des gerbes de sang, tout ça, donc j'ai très vite compris que ma vie était en danger, donc je peux dire que c'est vraiment à ce moment-là que je perds le contrôle déjà sur ma trajectoire, et où le risque de mort est imminent, et donc j'arrive à m'échapper, entre guillemets, très vite, oui et non, mais j'arrive à extraire du balcon, tant bien que mal, et je termine pendu à une fenêtre du Bataclan, c'est une fenêtre qui est présente dans un tout petit passage qui s'appelle le passage Saint-Pierre-Hamelot, qui est perpendiculaire au boulevard Voltaire sur lequel se trouve le Bataclan, et c'est des images que de nombreuses personnes ont vues, c'est pour ça que je parle de ce moment-là, c'est qu'il y a un journaliste qui a habité en face, qui a filmé en fait
Loïc ce passage-là. Ah punaise, je me demandais, j'avais lu cette partie et je me demandais si c'est ça que j'avais vu, et oh punaise, ok. Est-ce que vous étiez, t'étais pas seul, vous étiez plusieurs, non, pendus à cette fenêtre ?
David Donc en fait, on était trois, il y avait moi, j'étais le plus à droite, le plus, entre guillemets, la personne la plus, la pendule, la plus proche du boulevard Voltaire, à ma gauche, j'avais un gars qui a ensuite été pris en otage qui s'appelle Sébastien, et en dessous, il y avait une femme enceinte, et justement, le propos de cette vidéo est terrible parce qu'on entend la voix de cette femme qui supplie le mec à mes côtés de l'aider parce qu'elle va lâcher et qu'elle arrive de mourir. Je me rappelle aussi. Et donc, c'est pour ça que tout à l'heure, je disais que j'aurais pu décortiquer n'importe quel moment de l'attentat, c'est qu'il n'y a pas de moment plus ou moins, c'est que tous sont très intenses et c'est ça qui crée le trauma, au fond. Donc moi, je suis avec ce mec, Sébastien descend aider la femme enceinte, enfin voilà, il repasse dedans, il attire, voilà, c'est un héros. Et en fait, ce qui est dingue, c'est qu'au lieu de la suivre pour s'enfuir, il revient à mes côtés. Et moi, je commence à lui parler, je lui demande son prénom, je lui demande comment il va, etc. Je lui dis de ne pas avoir peur et je lui explique assez vite qu'il va y avoir un mec qui va passer, devant nous, on avait les fenêtres, donc je lui disais, là, il y a un mec qui va passer avec une arme, si jamais il nous voit, tu lui dis n'aies pas peur et surtout, fais ce qu'il te dit. Et en fait, ça ne manque pas parce que vraiment, deux secondes après que je dis ça, il y a la porte qu'on voyait devant nous, dans ce pauvre petit couloir du Bataclan, qui s'ouvre et en fait, une calache avec un mec qui la tient et le gars nous vise et en fait, il nous dit de rentrer dans cette toute petite coursive qui fait 6 mètres de long et 1,30 mètres de large pour retourner ensuite dans l'espace concert du Bataclan, au balcon notamment et c'est là où la prise d'otage commence avec cet échange sur François Hollande, sur les revendications, etc. Et moi, à ce moment-là, je deviens un objet, je ne suis plus du tout, je n'ai plus le droit de parler, je n'ai pas regardé mon téléphone, je n'ai pas le droit de répondre, je n'ai pas le droit de regarder les terroristes, je n'ai le droit de rien, je suis vraiment, je dois leur remercier je suis vraiment un otage et donc ça, ça dure, il y a plusieurs situations qui se prolongent dans le temps, ça dure 2h47 au total et on passe une première partie de l'attentat dans la partie spectacle sur le balcon en superbe compagnie des deux terroristes qui continuent d'abattre des gens, qui continuent de faire leurs revendications avec un autre terroriste qui lui est sur scène qui se fait lui abattre par un commissaire de la BAC qui rentre aux alentours de 22h15 dans le Bataclan, glacement là, ça fait une demi-heure que l'attentat a commencé, nous on est pris en otage et nous on assiste à ça du balcon, donc on ne comprend pas trop ce qui se passe, on entend des voix, des tirs, mais on ne sait pas trop qui tire sur quoi et qui parle. Puis il y a une explosion qui survient et les deux terroristes nous ordonnent de retourner dans cette toute petite courcive de 6 mètres de long et d'1m30 de large et c'est là que se passe réellement toute la prise d'otage avec beaucoup plus tard, 2h47 plus tard, l'intervention de la brigade de recherche et d'intervention et en fait, notre libération et la neutralisation des terroristes. Donc ça dure, voilà, 2h47 au total avec des scènes qui sont plus dingues et plus en vrai tarées, parce que moi, quand j'y pense, j'y crois pratiquement plus les unes que les autres et donc au fond, le fait que la BRI rentre et qu'ils fassent tous preuve, que tous les hommes de la colonne fassent preuve d'un professionnalisme vraiment délite pour nous sortir de la vivant et surtout sans encombre, pas blessés ni quoi que ce soit. Voilà.
Loïc Waouh. Donc au moment où la BRI intervient, c'est là où tu rencontres le fameux Ramsès.
David Exactement. En fait, c'est drôle que tu dises ça parce que dans ce que j'ai écrit dans ce livre, je crois que j'ai appelé ça la chute de Ramsès. Ouais. Parce que, bon, Ramsès, c'est quand même un pharaon. Il me semble un des pharaons les plus importants de l'Égypte ancienne ou l'Égypte antique. Les historiens me jeteront des pierres. Désolé. Mais voilà, je trouvais le jeu de mots intéressant parce que le bouclier Ramsès, au moment où il rentre, donc le bouclier Ramsès, pour rappeler, c'est le bouclier opérationnel de la BRI. C'est un bouclier qui est sur roue qui pèse plus de 200 kilos complètement monté. C'est-à-dire que c'est un panneau. Donc, vous pouvez imaginer un bouclier avec du Kevlar. Puis ensuite, on peut accrocher dessus des plaques qui vont renforcer l'ensemble de ce sarcophage. Et donc, les hommes de la BRI sont planqués derrière et progressent dans le couloir. Sauf que, dans les plans qu'ils avaient du Bataclan, manquaient des toutes petites marches qui étaient à l'entrée de ce couloir. Et donc, au moment où les hommes de la BRI rentrent et qu'ils se font tirer dessus, c'est-à-dire qu'il y a un des deux terroristes qui est devant moi et qui décharge son arme son bouclier. Le numéro un, enfin, le numéro un de colonne avance avec son bouclier, fait tomber le bouclier et toute la colonne se retrouve à découvert. Et c'est pour ça que j'ai appelé ça la chute de Ramsès. C'est que Ramsès tombe, mais derrière restent ces hommes qui vont à l'avant du danger et qui vont nous sauver.
Loïc C'est vrai qu'il est toujours exposé, enfin exposé, que c'est la première chose que tu vois quand tu rentres dans les locaux de la BRI.
David Si, oui. On peut dire qu'il est exposé. Oui, exact. En fait, les locaux de la BRI ont été un peu refondus. Donc, c'est au 36 qu'il y a des enfers. Les locaux historiques étaient ce qu'on appelle dans les combles. C'était vraiment tout en haut du 36. Et là, aujourd'hui, c'est dans un autre endroit, on va dire. Et en effet, quand on rentre dans ces nouveaux locaux, il y a... On peut dire qu'il est exposé. Il est souvert. Voilà. Il a sa place. Il a son importance aussi parce que, que ce soit pour les hommes de la BRI qui, tous les jours, passe par là et s'abreuve, finalement, de la mémoire que transporte cet objet et les autres personnes. C'est-à-dire que, moi, je fais partie des ex-otages. Moi, j'y vais. Bien sûr, ça me renvoie à mon histoire. Ça me renvoie au fait que ce bouclier, il a encaissé les 27 balles que j'aurais pu me prendre ou qu'on aurait pu se prendre, nous, les otages. Et je pense aussi à ces gens qui visitent, à ces autres policiers, les autres services, peut-être aux magistrats, aux juges, aux avocats, je ne sais pas. À tous les gens de l'extérieur, finalement, qui viennent au 36-4, qui voient cet objet qui est lourd de sens dans tous les sens du terme. Il est lourd parce qu'il nous a protégés, il a protégé les hommes, il a encaissé les bails, il a fait son rôle. Voilà. Il transporte surtout la mémoire de cette soirée. Voilà.
Loïc Punaise, par où commencer ? Enfin, par où commencer ? Par où continuer ? C'est un peu l'enjeu. Peut-être, au moment où tout bascule, intellectuellement, par quelles étapes est-ce que tu passes ? Est-ce que tu as le sentiment, tu vois, aujourd'hui, avec des années de recul, j'imagine beaucoup de réflexions, d'analyses, etc., que tu es un peu resté dans un état de sidération du début à la fin ? Enfin, globalement, tu vis la scène, mais sans y être, tu vois, ou peut-être plus totalement en possession de tes moyens, ou est-ce qu'au contraire, c'est beaucoup de recul et une analyse un peu… Tu disais que tu fais ton histoire, tu es plutôt opérationnel. Donc, est-ce que tu as une analyse assez froide, rationnelle, de te dire, ok, bon, là, attends, là, je suis pris en otage, voilà ce que je fais, je me mets dans un coin, je ne fais pas de bruit, etc., enfin, tu vois, intellectuellement, comment est-ce que tu process un événement comme celui-ci quand tu le vis directement en tant que victime à l'instant T ?
David En fait, il y a… c'est une très bonne question parce que le… et qu'on ne va pas souvent poser en vrai. Intellectuellement, je pense que l'intellect, ce qui est intéressant, c'est que l'intellect n'a pas vraiment sa place, c'est-à-dire que le danger imminent, qui est en fait le danger de mort, typiquement, quand on a… moi, j'ai été motard quand on a un accident de moto et j'ai eu des accidents de moto, on n'a pas vraiment le temps de réagir au fond, ça va tellement vite qu'on a peur de mourir mais ça dure une fraction de seconde. Et j'ai aussi l'expérience, l'autre expérience, qui fait que moi, j'ai vécu un accident de moto, on va dire, qui a duré 2h47 avec deux motos armées face à moi. C'est un peu rigolote mais quelque part, ça va parler de la même chose. Comment dire ? L'affrontement avec la mort, la proximité avec la mort et le danger de mort fait que nos capacités intellectuelles, elles sont forcément un peu rabaissées mais surtout, on est renvoyé à une forme de survie primaire qui fait que oui, on est des animaux et on a des réflexes animaux, reptiliens, on va dire, pour qu'ils nous permettent de survivre. Et quand j'ai compris, donc quand j'ai vu ces gens se faire tirer dessus, moi, mon premier réflexe a été de m'enfuir. Mais il a été d'enfuir le plus intelligemment possible. Ce qui est arrivé à cette toute petite courcie puis la fenêtre. Bon, ce n'était pas hyper intelligent et certains hommes de la BRI avec qui j'ai donné une amitié m'appellent le GECO mais voilà, j'ai fait comme j'ai pu. Et finalement, on a été plusieurs à ce réfugié-là. On a été plusieurs ensuite à essayer de monter sur le toit du Bataclan en se planquant sur ces fenêtres. Et ce que je vais expliquer par là, c'est qu'il n'y a pas vraiment de rationalité. Il y a par contre peut-être une préparation, peut-être un terrain, peut-être, moi, je dis souvent que je suis quelqu'un de très opérationnel et j'ai un sang-froid qui est assez dingue. Je ne sais pas d'où ça sort. Mais voilà, j'ai l'impression d'avoir été très éveillé en fait durant ces 2h47 et notamment, au moment de la prise d'otage dans le couloir, dans cette seconde phase, j'ai tenu une horloge interne où je comptais les minutes. Et au moment, on sort du couloir et je suis libre, je me dis, bon, je crois qu'il s'est passé à environ 1h50. Et en fait, j'étais à 5 minutes près, j'étais bon. Et c'est comme ça que j'ai, c'est ça qui m'a permis de tenir le coup. C'est-à-dire que la position d'otage et l'objectisation, comme a dit le procureur AV13, enfin, l'un des 3 procureurs AV13, l'objectisation que ça provoque nous renvoie forcément vers une forme de léthargie. On est obligé. Moi, si j'avais, je pense que si j'avais tenté de m'enfuir, je me serais fait tirer dessus, en fait. Mais mentalement, et c'est là où l'intellect prend sa place, mentalement, il y a des processus qui se mettent en place et des méthodes de paliation. Ben ouais, j'ai essayé de lui cette horloge. À un moment donné, j'avais un otage à côté de moi qui est aujourd'hui un de mes meilleurs potes qui s'appelle Stéphane, que je vois ce soir d'ailleurs. Stéphane, moi, je ne le connaissais pas à ce moment-là. Et Stéphane, je lui attrape la main en silence et je lui dis ça va aller, tu vas voir. Et c'est comme ça qu'on lutte, en fait. On va lutter à travers ces toutes petites choses. Devant moi, j'avais une télé dans l'immeuble d'en face qui clignotait. Et c'est ce qui me permettait de tenir le coup. C'est ce qui me permettait de me dire, ouais, ok, t'es un objet, là maintenant, tu risques la mort. Mais quelque part, ta tête et ton mental, mais aussi ton psyché ne leur appartiendra jamais.
Loïc Waouh. T'as connaissance d'autres mécanismes comme ça, tu vois, de rationalisation qui ont été mis en place par les autres otages de manière complètement spontanée ?
David Ouais, je sais. Donc, tous les otages, on s'est rencontrés ensuite et on est devenus potes. Aujourd'hui, on s'appelle les potages. Et donc, ça a été, dans l'après 13 novembre, ça a été une phase vachement importante de s'en parler, de dire qui a vu quoi, de comment, qui a réagi comment, etc., peut-être pour faire une sorte de topographie des lieux aussi, enfin des lieux, géographiquement, mais aussi une topographie mentale de chacun. Et par exemple, Stéphane, lui, dira, bah moi, j'ai perdu espoir, je pensais que j'allais crever du début à la fin, j'ai vraiment, et d'ailleurs, on intervient très souvent en classe et il se moque un peu gentiment de moi en me disant, bah toi, t'es un peu naïf d'avoir pensé que ça irait. Et donc, moi, je lui dis, bah ouais, mais j'ai pensé, mais regarde, on est là. Donc, finalement, j'allais pas si tort que ça. Et donc, on est tous passés par des chemins un peu différents. Je pense à Caroline, par exemple, elle pensait que si elle regardait pas les terroristes, ils s'intéresseraient pas à elle, etc., etc. Donc, on avait tous mis en place des méthodes pour résister, finalement. Moi, mon avocat au procès, il a dit un truc vachement intéressant en disant que nous, les otages, avons participé quelque part aussi à l'arrêt et à la mise en pause de la propagation de la terreur dans le Bataclan. On a été là aussi, finalement, nos corps ont servi de bouclier. Bah ouais, c'est le cas, c'est dur à dire, mais ouais, c'est le cas. Et nos processus mentaux et le fait qu'aucun de nous craque, c'est-à-dire qu'il n'y en a aucun de nous, à un moment donné, qui s'est mis à pleurer, qui a crié, qui les a invectivés, qui a tenté un truc, on est tous restés unis, en fait. Et c'est cette unité dans la terreur qui fait qu'aujourd'hui, notre amitié est aussi importante. Et je ne sais pas si ça répond vraiment à ta question, mais je pense que ce lien humain, il n'a jamais disparu, en fait. Et aussi parce que les processus mentaux qu'on a mis en place ont existé.
Loïc À quel moment est-ce que tu as compris que potentiellement, vous alliez être sorti d'affaires avec l'intervention de la BRI ? Est-ce que vous les avez... Enfin, il y avait des négociations, etc. Mais... Donc, je ne sais pas d'ailleurs si vous les entendiez clairement, les négo. Si, si, ouais.
David C'est une bonne question. C'est une bonne question parce qu'en fait, moi, j'écoutais tout. Et en effet, il y avait des coups de fil qui étaient passés. Au total, il y a six appels qui ont été passés à travers le téléphone d'une des otages qui s'appelle Marie, où en fait, le terreau numéro un, il passait un coup de fil au négo de la BRI. Et donc, nous, on entendait tout. Et la raison pour laquelle on entendait tout, c'est que les terroristes étaient sourds à force d'avoir tiré comme des tarés pendant tant de temps. Et ils étaient complètement sourds. Donc, ils y mettaient le haut-parleur. Et donc, on entendait le négo qui temporisait, qui disait, non, mais écoute, là, on a des blessés, on ne peut pas. Laisse-nous cinq minutes, je te rappelle, vraiment, ça va aller. Vraiment, on va trouver un terrain d'entente. Et en fait, le terroriste, au fur et à mesure, on le rappelait. Et le négo disait, non, non, mais laisse-moi vraiment un peu de temps. Sincèrement, je vais revenir vers toi, t'inquiète. Il le rassurait à chaque fois. Jusqu'au moment, en fait, moi, j'écoutais vraiment attentivement ça, jusqu'au moment où il y a un écoutil qui est un peu différent. Je sens que le négo change d'unité temporelle. Je crois que l'habitude, il disait, je te rappelle dans cinq minutes. Là, il dit, je te rappelle dans dix. Il y a un truc qui est un peu différent dans cet appel-là où je me tends et je me dis, ouais, il y a un truc chelou là. Et on entendait, en fait, derrière la porte du couloir qui était fermée, on entendait régulièrement des bruits. On se disait, bon, ben voilà, ça doit être des victimes qui sont évacuées vu que le négociateur me disait ça. Et en fait, au moment où le coup de fil est passé, il y a un coup qui est donné dans la porte et c'est là où l'assaut est donné finalement. Donc, ce dernier coup de fil, il a servi de, comment on dit en anglais, c'est de decoy, de diversion. Ouais, de diversion, en fait, pour que la BRI se positionne et puisse, entre guillemets, attaquer et nous libérer. Donc, j'ai senti ce moment-là, je m'en rappelle vraiment précisément, je me suis tendi, j'ai senti mon dos qui s'est rédit d'un coup, je me suis dit, ouais, il y a un truc qui se prépare et en effet, ça ne va pas loupé dans la seconde.
Loïc J'avais raison. Oh là là. Et après, l'intervention en soi, c'est quelques secondes, en fait, il y a les échanges de tirs et 10 secondes plus tard, peut-être, tout est terminé, ça y est, tu passes de otage à victime libérée.
David Ouais, exact. En fait, la sceau dure maximum deux minutes. Ça doit être un truc genre une minute. Ah, quand même. Ah oui, ok. Ouais, ouais. Et en vrai, moi, quand je rencontre des élèves qui me posent des questions sur ça, très précisément, je leur dis, en deux minutes, c'est le temps de rentrer à la boulangerie, d'acheter une baguette et de repartir. Et finalement, c'est tellement important de dire ça parce que pour nous, moi, quand j'y étais, on en parle souvent avec les potages, quand on y était, ça a duré, ces moments de l'assaut, ça a duré une éternité, vraiment, ça a duré une éternité. Tous les coups de feu, tous les moments et c'est des trucs qui sont gravés dans ma mémoire. Je me rappelle très bien, Steph, mon pote Sotage, il dit, nous, on essaie de rentrer dans les plaintes tellement on avait peur de se prendre une balle et par la BRI et par les terroristes. C'est-à-dire que nous, on était vraiment entre deux feux et en fait, finalement, l'entrée de la BRI, ce n'était pas du tout une bonne nouvelle pour nous parce qu'on aurait pu très bien se faire calibrer par la BRI, par erreur, bien sûr, ou se prendre une balle perdue, peu importe, mais on était en danger des deux camps et donc, avec Steph, on se faisait les plus petits possibles. Steph, il mesure 1m85 et moins 1m80, donc autant dire que ce n'était vraiment pas aisé et en plus, on était 11 dans le couloir. Donc, c'était vraiment, c'était une situation très attendue. Et donc, ce passage justement d'hommes otages à victimes, malheureusement, il passe par un autre processus, c'est qu'au moment où on est extrait du Bataclan, on est forcé de passer devant le bar et si on passe devant le bar, on est obligé de passer devant la fosse du Bataclan et la fosse du Bataclan, c'est, contenait plus des centaines de personnes au début de la soirée et là, le contraste, il est terrible parce que nous, on était en otage, on était pris en otage par les terroristes qui ont commis ces meurtres et au moment où on arrive devant la fosse, on voit tous les corps, on voit les corps de plus de 50 personnes qui sont enchevêtrées les uns dans les autres et nous, enfin moi, je prends ça en pleine gueule et je me dis, bon ben voilà, toi t'as passé plus de deux heures avec ces connards, t'es pas mort, mais eux sont morts et donc là commence le gros problème des victimes du terrorisme qui survivent, c'est la culpabilité du survivant, c'est justement pourquoi eux, pas moi, qu'est-ce que j'ai de plus d'eux, pourquoi moi, j'ai pu leur parler, pourquoi je suis vivant, pourquoi ils m'ont pas tiré dessus, enfin c'est des questions qui sont profondément existentielles et attachées aujourd'hui à qui je suis et justement, donc j'essaie de me délester de cette mémoire quand je vais voir des élèves en écrivant, en sensibilisant, qui que ce soit, sur tout ça, en leur disant oui, il y a des gens qui y sont restés, il y a des gens qui y sont restés, oui, j'ai parlé à des terroristes et c'est important que tout le monde le sache, voilà.
Loïc Ok, donc là, on a déjà parlé de trois changements de statut, on va dire, le fan qui est à son concert, qui devient victime d'attentat, qui devient otage, qui devient ex-otage après quelques heures, est-ce que, c'est quoi ton point de vue sur, tu vois justement, enfin, c'est peut-être un peu un terme péjoratif, mais ces étiquettes, est-ce que, est-ce que tu vois une différence entre, tu vois, le terme de victime, le terme de rescapé, le terme de ex-otage, est-ce que pour toi, il y a des différences qui sont évidentes et comment est-ce que tu te considères aujourd'hui quand on te demande, tu vois, quelle est ta relation avec le 13 novembre, tu te présentes comment, victime, ex-victime, ex-otage, rescapé, curieux de savoir d'un point de vue sémantique ce qu'il en est ?
David En fait, il y a plusieurs qualificatifs qui sont liés aux gens qui sortent d'un événement violent, il y a, et pas seulement, enfin, ça peut être un événement violent collectif ou individuel, ces mots, ces qualificatifs sont liés aussi à leur statut juridique, par exemple, dans une affaire judiciaire, il y a des parties civiles, généralement, c'est un camp où des individus ont été lésés et dont le préjudice est suffisamment important pour être porté devant la justice. Celui de victime du terrorisme, c'est celui le plus, dans mon cas, qui est le plus important, dans le sens, qui a occupé le plus d'espace après le 13 novembre. Je dirais que ça a été transitoire, c'est-à-dire que j'ai été victime pendant un certain temps, et ce statut de victime, il s'est un peu effrité au moment de ma déposition devant la cour d'assises, c'était le 19 octobre 2021, donc le procès des attentats, il a duré de septembre à juin, donc c'était long, et au milieu de tout ça, il y a des parties civiles qui ont déposé, dont moi. Et le lendemain de ma déposition, je me suis dit, mais il y a un truc qui a changé, quoi. J'ai l'impression de... J'ai l'impression de puer être victime. Et je dis à ma femme, je me rappelle, je suis très bien, je suis dans le lit, et je dis à ma femme, putain, est-ce que tu penses que je suis encore victime ? Et est-ce que je suis encore victime ? Et au fond, moi, j'ai envie de dire que toutes les victimes du monde peuvent trouver leur propre définition de leur propre statut de victime. On est victime, je pense, dans toute sa vie, mais on décide d'en faire quelque chose. Et moi, j'ai décidé d'en faire quelque chose. Et que ce soit victime, rescapé, survivant, voilà, on va souvent qualifier plein de noms. Je pense que je serais avant tout ex-otage, parce que j'ai été pris en otage et que la déstructuration que ça a provoqué dans mon existence, elle est telle que c'est un qualificatif qui va rester dans ma vie. Pour autant, je ne me considère plus du tout comme victime. Et donc maintenant, aujourd'hui, quand je me présente en interview ou que je me présente dans ce cadre-là, dans le cadre, on va dire professionnel, même si je ne suis pas une victime professionnelle, je dis, voilà, j'ai été victime d'un attentat à un moment donné. Aujourd'hui, je n'en suis plus. Je peux en parler, j'écris, je me saisis du truc, mais je ne me considère plus comme victime, ni comme rescapé, en vrai, parce que je... Alors oui, la société peut dire ouais, David a été rescapé. Mais pour autant, ce n'est pas un mot auquel je m'accroche. Voilà. Ok.
Loïc C'est fascinant ce que tu expliques. Et tu penses que... Qu'est-ce qui fait que tu as eu ce sentiment à un moment donné ? Enfin, ce que tu viens de partager, les paroles que tu as prononcées à ta femme concernant ton statut de victime, qu'est-ce qui fait à un moment donné, tu penses qu'il y a eu ce déclic et que tu t'es dit je ne le suis plus en fait ?
David En fait, jusque-là, on avait été, que ce soit les potages ou moi ou toutes les victimes des attentats du 13 novembre qui avaient été entendues, c'est-à-dire soit par la société civile, soit par la presse, à travers la société civile, etc. Jusque-là, en fait, les récits plandaires de nos narrations étaient uniquement des gens en dehors de la justice. C'est-à-dire que moi, j'ai été entendu du 13 au 14 novembre par un officier de police judiciaire et ensuite, j'ai eu un avocat, etc. mais jamais des juges ou des avocats ou des procureurs ne s'étaient penchés sur la totalité, sur la globalité de l'histoire judiciaire des attentats du 13 novembre. Et au moment où moi, je suis devant la cour d'assises et je me rappelle bien parce qu'il y a une des magistrates qui est là, de la cour, qui me dit vous attendez quoi du procès ? Et je dis, je ne sais pas. Moi, j'attends de voir ce que le procès va être, ce qu'il va faire en moi et dans la société et on verra. On verra. Et en vrai, c'est ça le truc. C'est que moi, quand je suis en allant au procès, je ne m'attendais à rien. Mais quand je prononce ces mots et que je fais ma déposition et moi, je fais une déposition comme un flic ferret. C'est-à-dire, j'avais un PowerPoint, j'avais un laser et j'expliquais tout minute par minute et tout parce que je voulais que la totalité de ce qui s'était passé dans le couloir et ces 2h47 soient expliqués à la justice pour qu'elle puisse rendre justice le plus équitablement possible. Et c'est au moment où je donne ces mots à la justice que je me dis, ok, maintenant que je l'ai fait, finalement, il ne me reste plus qu'à faire moi ce que je veux de toute ma narration, de toute ma biographie personnelle. Et l'un des trucs qui m'a, entre guillemets, rendu justice mais qui m'a permis d'encore plus le réaliser, c'est qu'au moment à la fin du procès, au moment des, comment on dit, lorsque les procureurs donnent des réquisitions. Des réquisitions. Donc c'est vraiment où le parquet, le ministère public dit, bah nous, société, voilà ce qu'on recommande à la Cour comme peine pour les accusés ici présents. le procureur me cite, dit, David a dit à quel point il se sentait objectisé par les terroristes. Et là, je me dis, ok, c'est bon. Là, mes mots ont fait partie du processus de justice. J'ai fait mon rôle. Aujourd'hui, je ne suis plus victime. Mon statut de parti civil a pris fin au moment du délibéré au mois de juin 2022. Et puis aujourd'hui, je suis David, photographe, auteur, qui a vécu un attentat et qui continue à en parler. Oui, mais je ne suis plus du tout dans le statut de victime.
Loïc un peu comme si tu avais passé un relais, un bâton de relais radioactif, tu vois, un peu nocif, mais le passage a été fait. Oui, c'est très bien dit, c'est exactement ça. Ok. Je serais curieux de savoir, peut-être le... Bon, on ne va pas trop... On pourrait faire un podcast, je pense, qui dure deux jours sur l'expérience, enfin, sur tout ce qui s'est passé lors de cette soirée, l'événement en tant que tel. Mais tout de suite après, comment ça se passe, en fait, ta prise en charge ? Parce que ça devait être un tel bazar absolument partout, des gens blessés, des morts à évacuer, de l'information qui tombe de tous les côtés. Tu te disais, des attentats, en fait, il y a eu plusieurs sites où ça s'est produit. Donc, je suppose que la situation devait être absolument chaotique du côté des forces de l'ordre, des secours, etc. Toi, vous êtes secouru, tu sors du Bataclan, il se passe quoi, en fait ? Il y a quelqu'un qui s'occupe de vous, en particulier, qui tout de suite prend des informations, vous interroge, vous demande comment ça va, etc. Ou c'est un petit peu flou, justement ?
David Alors, nous, entre guillemets, la chance qu'on a eue, c'est d'arriver en fin de soirée. C'est-à-dire qu'on n'a pas vraiment eu affaire au chaos que les premières victimes sortant du Bataclan ont pu assister. Nous, on a été très vite parqués dans une cour d'immeuble rue Aubercance. Donc, la rue Aubercance, c'est encore une rue qui croise le boulevard Voltaire, qui est perpendiculaire au boulevard Voltaire. Et dans cette cour, il y avait plein d'autres victimes dans le Bataclan. Et donc, on comprend qu'il y a des gens... Moi, par exemple, c'est là où je retrouve la trace de mes potes avec qui j'étais plus tôt. Donc, moi, j'apprends que tous mes potes sont en vie. Donc, je suis soulagé déjà. Et ensuite, très vite, on est là. Moi, je m'en rappelle, j'avais arrêté de fumer, je refumais une clope. On boit de l'eau parce qu'il y a de l'eau à disposition qui ont été mis à disposition par des voisins. Des voisins tirent des câbles avec des multiprises pour que chacun puisse charger son téléphone. Il y avait toute une espèce d'élan de solidarité populaire et en même temps, de la société et en même temps, des policiers et de la protection civile qui étaient là. Et ça, ça dure environ une demi-heure. Donc, il doit être minuit et demi, minuit 45 au moment où un flic rentre dans la cour et il crie. Donc, il dit si, c'est tout. Tout le monde fait chou. Et c'était un moment vachement cinématographique parce que c'était en pleine nuit et on était plein, plein, plein. Et ce policier dit bon, il va falloir vous mettre en rang parce que là, on va prendre vos dépositions. Et moi, en fait, je sais, et finalement, je ne sais pas trop comment je sais, mais je sais que je dois dire le plus vite possible ce que j'ai vu. Et donc là, je grille tout le monde dans la queue, je vais tout devant et je dis au mec, voilà, je m'appelle David, j'étais avec les terroristes. Et il me dit, mais il rigole, il me dit, mais tout le monde était avec les terroristes. Je lui dis, non, non, j'ai passé plus de deux heures avec des terroristes armés et j'ai été otage. Il me dit, quoi ? Je lui dis, bah ouais, ouais. Et il me dit, ok. Donc là, il me sort de la cour et il me dit, tu vas là-bas. Et en fait, il me pointe du doigt un bar qui faisait langue à l'époque, il s'appelait le baromètre et en fait, c'était le QG opérationnel de la préfecture de police et notamment, enfin, pas de la BRI, mais de tous les services de sécurité qui étaient en lien avec ce qui se passait au Bataclan. Donc, je vais là-bas avec mes potes et je me rappelle bien parce que j'avais froid et je rentre dans ce bar et je dis, bah, j'ai ce policier là-bas qui m'a dit de venir parce que j'étais otage. Il me dit, mais pourquoi ? C'est une femme qui me ressemble ? Et je lui dis, bah, je ne sais pas, il m'a dit que je devais venir là. Et la dame me dit, bah, il y a un bus là juste derrière vous, et au 36, c'est là-bas où se rééditionner. Et donc là, je prends mes potes, je vais dans le bus et dans le bus, c'est, enfin, c'est un bus, comment dire, comment dire qu'il atteindra jamais son terminus, ce bus, quoi. Il est chargé de victimes, il est, voilà, il y a du sang sur les vêtements, je me rappelle bien du regard du chauffeur qui est là et qui comprend à peine ce qu'il fait là et en fait, bah, ce bus nous emmène au 36 qui est des Orfèvres et au grévé au 36 qui est des Orfèvres, je retourne voir un policier en lui disant, bah voilà, j'ai ça et donc à chaque fois, j'ai des yeux ronds qui sont affichés quand je lance un peu ce que j'ai vécu et toujours au milieu de centaines de victimes, quoi, vraiment, mais c'était un chaos organisé, quoi, il y avait une espèce de, c'était rangé, quoi, on pouvait, on avait des interlocuteurs, moi, j'ai pas senti ce truc de panique ou de, voilà, c'était vraiment, on avait nos interlocuteurs et en fait, donc, en arrivée au 36, j'ai quelqu'un qui me dit, ok, bah on va vous emmener, quelqu'un va venir vous chercher et là, en fait, j'ai un, j'ai un OPJ qui vient et je me rappelle très bien de ce moment parce que cet OPJ, il était, il était marqué, quoi, il avait vraiment une, une tronche de flic, un peu comme dans les films avec des traits tirés, une odeur de cigarette, de café et il me dit, c'est moi qui vais vous auditionner au monde. Donc là, on emprunte les marches historiques du 36 cas des Orfèvres et il m'emmène dans son bureau et il m'auditionne pendant près de trois heures, je pense, où en fait, je raconte tout dans les moindres détails, tout, tout, tout, tout, tout, tout, vraiment et à la fin, il me dit, ben, voilà, il faut signer donc il me fait signer et il me met sur une chaise et c'est un peu absurde parce qu'il me dit, il me met sur une chaise et il me dit, bon, attendez, là, je reviens et en fait, j'attends une demi-heure et le mec ne revient pas et je le recroise, je lui dis, mais pourquoi, on m'a demandé d'attendre ? Il me dit, non, non, en fait, vous pouvez y aller ? Du coup, j'ai attendu là et je pense que j'ai dû quitter le 36 vers 4h30, 5h du matin après avoir tout déposé de ce que j'avais à dire et en fait, ensuite, bon, après, si je continue un peu dans la chronologie, après ça, donc moi, le lendemain, je rentre chez mes parents, je suis complètement sidéré, à ce moment-là, je suis vraiment détruit et je commence à donner des interviews, enfin voilà, c'est un peu long jusqu'à aller à la crise, à la série de crise, pardon, qui était mise en place à l'école militaire à ce moment-là et la série de crise, on me dit, bon, il va falloir vous mettre dans un travail psy sérieux parce que là, nous, on est là pour pallier à la crise mais à un moment donné, on ne va plus être là donc il va falloir vous trouver un spécialiste et donc je vais voir un premier psychologue qui, malheureusement, est un peu choqué par ce que je lui dis et limite se met à pleurer et il me dit, voilà, je ne vais pas pouvoir vous recevoir en fait, je n'ai pas du tout les compétences pour ça et à ce moment-là, concomitant à ce moment, j'avais rencontré les hommes de la BRI qui m'ont dit, nous, on travaille avec une psychologue et peut-être que tu pourrais la voir et donc ils m'ont donné son numéro et en fait, je l'ai contacté et j'ai donné ma psy jusqu'à ce jour, je continue de la voir et c'est elle qui m'a, grâce aussi à moi, m'a remis un peu d'équerre et m'a appris à vivre avec ce statut de victime et à être l'homme que je suis aussi aujourd'hui.
Loïc Donc, tu es rentré chez tes parents le lendemain, enfin le lendemain, quelques heures après être sorti du Bataclan en ayant... Ah, et puis, c'est hallucinant.
David Ouais, c'est un truc de dingue. En fait, ce moment, il est ouf parce que moi, je suis... donc moi, mes parents habitent encore dans une cité de l'Essonne et donc, je prends ma voiture et pour prendre ma voiture, elle était garée pas loin du Bataclan donc les parents de mon pote chez qui j'ai dormi ont dû m'accompagner pas loin du Bataclan. J'ai dû repasser devant le Bataclan avec la flotte de journalistes qui étaient là et j'ai pris ma bagnole. Je n'avais pas de téléphone, je n'avais plus rien. J'ai tout abandonné au Bataclan et donc, je prends ma bagnole, je vais chez mes parents, je me gare et je me dis putain, mais je ne suis plus du tout la même personne que j'étais hier quand je suis parti. Tu t'es dit ça
Loïc en arrivant chez tes parents ?
David Ah ouais, complètement et en fait, c'était d'autant plus grave que j'avais l'impression d'avoir fait une connerie et donc, au moment où je suis dans l'entrée de mes parents au rez-de-chaussée où mes parents habitent au deuxième, ma mère, elle avait cette habitude elle a toujours d'ailleurs d'appeler la famille au Chili pour donner des nouvelles et là forcément, elle était au téléphone et elle parlait en espagnol et je l'entendais du rez-de-chaussée parler en espagnol et je me dis putain, je vais me faire engueuler alors que pas du tout. Ils étaient inquiets à crever et au moment où je passe la porte de chez mes parents, c'est mon père qui m'ouvre parce que ma mère était au téléphone, logique et en fait, je m'effondre dans les bras de mon père et c'est un moment qui, c'est vraiment à ce moment-là que je me dis ok, ça y est, là je suis en sécurité, je peux enfin respirer, je peux enfin, ça va aller quoi en fait. J'ai attendu pratiquement 24 heures pour enfin souffler et me dire c'est bon, c'est fini.
Loïc Aujourd'hui, comment est-ce qu'on tourne la page sur un événement à plus long terme tu vois là tu viens de nous parler le moment dans les bras de ton père que t'évoques c'était finalement immédiatement après mais est-ce qu'on peut tourner la page d'un truc comme ça complètement ?
David Non, je pense qu'on peut, c'est pour ça que je dis souvent que je suis victime, je suis plus victime mais en même temps je continue de manipuler un peu l'objet quoi. Je pense qu'on peut pas vraiment passer à autre chose. Les gens qui diront ouais je suis passé à autre chose, c'est pas vrai. Ce serait nier une partie de la mémoire, ce serait nier une partie de son traumatisme, ce serait nier mais après on a tous une manière complètement différente et bien à soi de trouver les choses qui nous réparent, les choses qui nous emmènent sur d'autres rivages, etc. Moi, il a été nécessaire d'embrasser l'histoire du 13 novembre pour comprendre qui j'étais, pour comprendre ce que ça tirait en moi, pour comprendre qui j'étais devenu, pour comprendre pourquoi quand je suis arrivé le lendemain j'avais peur d'entrer chez mes parents par exemple et si je n'étais pas passé par ces endroits-là, je pense qu'aujourd'hui j'en chierais encore pas mal. Après, je vais être honnête, il y a des moments de ma vie, en ce moment ça va, on va dire, par rapport au PTSD, tout ça, ça va, mais en novembre dernier, peu avant la date anniversaire des attentats, j'ai fait un concert, j'ai fait une crise d'angoisse de dingue dedans comme je ne l'avais pas fait depuis très longtemps alors qu'on était 8 ans après. C'est pour ça que pour moi dire passé à autre chose, ce serait dire ouais, je suis passé à autre chose, plus jamais il m'arrivera ça, sauf que moi je ne te mens pas, au moment où je te parle, je te décris ça, j'y repense, avant j'y repensais, hier j'y repensais, la veille aussi, le soir en me couchant j'y repense, des fois je suis à un dîner avec des amis, j'y repense, etc. Et donc si je dis ouais, je suis passé à autre chose, ça dit aussi que j'y repense pas, ce qui est faux. Là où en fait, la différence c'est que j'y repense, mais ça n'a plus du tout la même intensité ni le même sens dans mon quotidien. C'est ça la différence en fait. C'est quel sens je donne à ses pensées, c'est quel sens je donne à mon statut de victime. Et aujourd'hui, mon statut de victime, il est porté vers les autres, vers les élèves que je rencontre, vers les actions que je fais, vers les écrits que je mène et les photographies aussi que je fais et le sens, malheureusement, je suis obligé de guider avec donc ma vie a trempé dans ça, aujourd'hui je suis obligé de guider avec ça.
Loïc On va parler de ce que tu fais aujourd'hui mais juste avant ça, je serais curieux de savoir, tu parlais de, que finalement, c'est ce qui t'a permis de te poser des questions existentielles sur qui tu es, ton parcours jusqu'à ce 13 novembre 2015, etc. Tu dirais que ça a été quoi les plus grands apprentissages que tu as fait sur toi-même du fait, tu vois, de ce que tu as pu vivre ?
David Je pense que l'un des premiers, une des premières grosses gifs que je me suis pris, enfin, il y en a eu plusieurs, mais ma rencontre avec Stéphane, elle a été, elle a été hyper puissante parce que Steph, donc Steph, c'est le mec qui était à côté de moi à qui j'ai chopé la main pendant la prise d'otage. Steph, le truc de dingue, c'est que lui, enfin, on a une histoire commune sans le savoir, c'est que lui, il a trois filles. Il a une fille qui a mon âge, une qui est un tout petit peu plus jeune et une qui est un peu plus âgée. Et ses trois filles sont chiliennes parce que son ex-homme est chilienne. Et au moment où moi, je suis dans la prise d'otage et que le mec me dit t'es doux, machin et tout, je lui dis je suis chilien, lui, il est à côté de moi et il dit mais c'est quoi ce bordel quoi ? En fait, je ne comprends pas. Et d'autant qu'en fait, si tu veux, c'est d'autant plus dingue que son ex-beau-père lui disait souvent mais tu verras, Steph, où que tu sois dans le monde, tu soulèves un caillou, il y aura un chilien en dessous. Et en fait, le chilien, c'était ouam. Et après les attentats, c'est lui, il est vu me chercher, il a remué ciel et terre à tel point que Interpol m'a appelé quelques jours après en disant est-ce que c'est vous David Ruzopinger ? Et je lui dis bah oui. Et il me dit il y a quelqu'un qui vous cherche, qui est passé par le consul du Chili à Paris et cette personne vous cherche parce qu'elle a été pris en otage et tout. Non mais un truc de dingue. Et le mec me dit appeler ce numéro, c'est l'ex-femme de cette personne. Donc j'appelle le numéro, c'est une chilienne qui me répond, il s'est là. Et il s'est là, il me dit ouais, c'est mon, en français, c'est mon ex-mari, il s'appelle Steph, il a été pris en otage avec toi, il te cherche. Et donc ensuite, je prends contact avec lui, etc. On se voit dans un café à Paris et dans ce café-là, c'est là que commence pour moi, une des amitiés les plus puissantes qui m'a été donnée d'avoir dans ma vie d'après. C'est ce mec à l'âge de mon père avec qui je n'entretiens pas du tout un rapport père-fils, tu vois, c'est vraiment un pote, quoi, avec qui j'ai traversé la mort et avec qui j'en suis sorti et avec qui je me suis reconstruit, quoi. Et aujourd'hui, je reviens aujourd'hui, mais aujourd'hui, quand je vais en classe, ça vécu que je vais, quoi. Et ça, c'est un des trucs, mais j'en ai plein d'autres. Mais l'autre, je dirais, c'est aussi un rapport avec le Chili. C'est en février 2016, donc on est à trois mois après les attentats. J'avais prévu un trek en Patagonie. Et donc moi, à ce moment-là, je me sentais hyper puissant, tu vois, je me sentais hyper fort. Je me dis, ouais, c'est bon, je suis sorti du Bataclan, c'est bon maintenant, je suis un survivant, sur espace vivant, je suis un super héros, quelque part, quoi. Je me sentais hyper galvanisé. Et je vais là-bas en me disant, ouais, ça va aller et tout. Sauf que la Patagonie, c'est à 14 000 kilomètres de Paris. Moi, j'avais laissé ma copine, qui est aujourd'hui ma femme à Paris, quoi. Et j'arrive là-bas et je me sens seul et je me sens mal. Et en fait, je commençais à faire des crises d'angoisse sur crises d'angoisse et je me dis, ouais, je suis dans la merde. Et donc, j'ai dû tout abandonner. J'ai dû être rapatrier à la capitale chilienne où mes parents m'attendaient parce qu'ils ont voyagé en même temps que moi. Et en fait, j'ai passé deux semaines au Chili absolument effroyable à me shooter à la Tarax, à faire en sorte que ça aille, sauf que ça n'allait pas du tout. Et j'étais... En fait, il a fallu que je voyage jusqu'au Chili à plus de 15 000 bornes de Paris pour comprendre que, en fait, j'étais atteint de stress post-traumatique, que j'avais vécu un attentat historique, etc., etc., etc. Donc ça, ça a été vraiment le début, entre guillemets, le début des emmerdes mais aussi le début du mieux parce que c'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à vraiment sincèrement voir ma psy et lui dire tout, n'importe quoi pour réussir à comprendre comment j'ai été transformé.
Loïc Le fameux PTSD. Ouais. C'est un terme, t'en avais entendu parler avant que ça te concerne ? Ouais,
David j'en avais entendu parler mais plus, justement, et ça parle de... Enfin, on parle plus ou moins de ça dans le livre dont on parle depuis tout à l'heure, dans Force spéciale, unité d'élite, mais c'était un terme qui était davantage raccroché aux forces armées ou en tout cas aux personnes qui avaient été exposées à la guerre. Et si tu veux, ce qui est intéressant, c'est que nous, victimes du terrorisme, on a un double statut aux yeux de la République, aux yeux de l'État, c'est qu'on est aussi victimes civiles de guerre. Et ça, ça nous affilie automatiquement à l'Office national des anciens combattants. Et donc voilà, donc si tu veux, avant, oui, je l'avais entendu, notamment dans des films américains sur le Vietnam. En fait, il me semble que c'est à partir de ce moment-là que ce syndrome a été caractérisé auprès des revenants de la guerre et des atrocités qu'ils ont vues là-bas.
Loïc Aujourd'hui, tu parlais de photos, de sensibilisation, visiblement, tu te rends régulièrement auprès d'enfants, d'élèves. Qu'est-ce qui a pris ? De quoi est-ce qu'elle est constituée ta vie aujourd'hui ? Comment est-ce que tu t'occupes ? Qu'est-ce qui te donne de l'énergie ? Qu'est-ce qui te fait vibrer émotionnellement ? À quoi ça ressemble aujourd'hui la vie de David ?
David C'est marrant comme question. C'est marrant, mais c'est marrant parce que je suis touché. En fait, la vie de David aujourd'hui, je suis photographe pour des sociétés, pour des entreprises privées, mais notamment une assez pronifique. C'est la société Gérard Bertrand qui est basée à Narbonne et qui fait du vin. En fait, c'est un vigneron, c'est quelqu'un qui me fait confiance depuis plusieurs années pour photographier des événements qu'il organise à Paris et dans le sud de la France, donc dans la région Occitanie. Et donc, très régulièrement, je suis à Narbonne dans les vignes à faire des photos, à mettre en valeur son travail de vigneron, etc. Donc, il y a tout un aspect marketing qui est hyper intéressant, un aspect aussi art de vivre. Mais à côté de ça, je fais aussi pas mal de shootings à Paris pour des avocats, pour d'autres sociétés privées. Par exemple, en janvier dernier, j'ai fait des photos d'une campagne d'appel de dons pour vaincre la mucoviscidose. Donc, c'est des choses qui ont du sens pour moi et en même temps, ça me fait, malheureusement, ça me fait payer mes factures. Donc, ça a du sens et professionnellement et intimement. Et à côté de ça aussi, je fais des concerts, je fais des photos de concerts. En ce moment, je suis activement deux artistes. Le premier, c'est Ben Longlesoul, que je pense, qui pas mal connaissent. C'est un mec qui fait de la Sao de musique, qui est français. Et donc, lui, on s'est lié d'amitié, d'ailleurs, grâce à ce vigneron, parce qu'il a fait un concert dans un événement qu'il organisait dans lequel j'étais photographe. Et donc, on est lié, on est devenu pote ensuite. Aujourd'hui, je me suis sur quelques-unes de ses dates. Et voilà, je fais un travail de fond sur lui, plus intime, dans les loges, dans des moments dont les spectateurs n'ont pas vraiment accès pour proposer peut-être un jour un livre ou peut-être juste un documentaire, un reportage. Voilà, c'est un travail de fond que je mène et un de l'autre que je mène, c'est sur un autre groupe que là, c'est un groupe de hardcore, plus spécifiquement de mass-core, qui est composé d'amis, en fait, qui s'appelle Lugosi. Et eux jouent dans des toutes petites salles parisiennes un peu obscures et qui, en même temps, colportent des valeurs qui sont très, très puissantes de non-violence, d'acceptation, de prôner une sorte de fin de la haine. C'est pas parce qu'on écoute de la musique qui peut paraître violente, qu'on doit participer à de la violence et c'est ça qui m'intéresse et notamment parce qu'ils ont été des amis de Languedat et ils ont été aussi marqués par les attentats du 13 novembre parce qu'ils connaissaient tous quelqu'un qui y était et moi et d'autres. Donc, ça marque aussi leur façon d'exprimer la musique. Donc, voilà, je gravite un peu partout. En même temps, là, je fais une confession mais j'ai recommencé à écrire. Donc, on peut dire que je suis en train d'écrire la suite de mon premier livre qui s'appelle Un jour dans notre vie qui a été publié aux éditions Pygmalion. J'allais dire Flammarion parce que c'est le même groupe. Et donc, voilà, je commence à écrire. Enfin, j'ai commencé bien, c'est heureusement parce que là, j'ai pas mal entamé manuscrits et l'idée, c'est de revenir sur le procès, sur quelques dates clés du procès pour tirer un fil et comprendre à quel point le procès m'a réparé et a fait du bien dans mon existence, on va dire. Donc, voilà, ma vie aujourd'hui, c'est ça. J'écris, j'organise des rencontres aussi auprès d'élèves avec une association qui s'appelle l'Association française des victimes du terrorisme. Et donc, voilà, on va en classe avec Paul Stéphane, on raconte nos histoires, j'invite des fois les élèves au palais de justice. Il y a un article aujourd'hui qui est paru dans Libération qui parle de ça justement ou d'une grande rencontre que j'ai organisée. Enfin, voilà.
Loïc Ils ont quel âge ces élèves ? Alors,
David c'est tout panel. On va jusqu'au collège mais on évite parce qu'ils sont très jeunes mais on fait généralement bac, BTS, parfois jusqu'à l'université. Il m'est arrivé d'intervenir à l'université mais c'était dans un cadre un peu différent. Mais ouais, c'est jeune quoi. je dirais que le maximum c'est 21 ans qu'on est. Ok.
Loïc Et du coup, c'est quoi le message que vous essayez de leur faire passer avec Stéphane ?
David Alors, il y a deux aspects. C'est-à-dire qu'au début quand on faisait ça avec Steph, c'était davantage raconter l'attentat pour, entre guillemets, raconter l'attentat et du coup, colporter une mémoire collective sur les faits. C'est-à-dire, voilà, nous, on a vécu ça le 13 novembre, vous étiez contemporain de ces événements et en même temps, vos parents aussi. Donc, aujourd'hui, vous subissez quelque part peut-être des mesures de sécurité qui sont liées à ces événements-là. Mais voilà ce qui s'est passé pour les victimes. C'est toujours la victime au centre. Et aujourd'hui, en fait, le twist que j'ai proposé à l'Association française des victimes du terrorisme, c'est d'apporter le truchement de la justice, en fait, en disant, ben voilà, il y a eu le procès d'IV13 qui nous concernait, nous, qui a révolutionné un peu les procès aux assises parce que la place de la victime et la parole de la victime a été largement entendue et placée centralement dans le processus de justice là où les autres procès précédemment qui avaient eu lieu précédemment, c'était différent. Et donc, proposer ça aux élèves, c'est aussi proposer une manière de dire, voilà, vous pouvez croire en la justice parce que nous, victimes, avons été réparés, parce que nous, victimes, avons été entendus. Et c'est aussi dans un travail de contradictoire, de dire aux élèves, oui, il y a des avocats de la défense, il y a des gens qui défendent, c'est méchant et c'est important qu'ils soient défendus. Nous, victimes, on voulait que ces gens soient défendus pour que le processus de justice soit le plus équitable. Là où nous, lorsqu'on a été pris en otage, lorsqu'on a été mis en danger, on n'a pas eu de choix, en fait. Nous, on laisse le choix aux gens et la justice est là pour ça.
Loïc Et généralement, tu as quelle réaction avec un public jeune comme ça ?
David Alors, ce qui est intéressant, c'est que c'est très disparate selon l'établissement dans lequel on est. Tu vois, je suis allé dans un collège qui s'appelle Sainte-Marie-Delvan, c'est près de Vannes. Et là-bas, c'était des jeunes qui étaient fils de gendarmes, de policiers, avec une force à cointance pour la sécurité. Et là-bas, c'était « Ah ok, moi, ça me motive encore plus à devenir gendarme, à devenir avocat, à devenir juge, à devenir… » Et parce que ça les touche et ça donne envie et surtout, ça rentre dans leur trajectoire personnelle biographique. Là où, à Paris récemment, c'est des questions peut-être davantage, peut-être plus ancrées dans le rêve. C'est-à-dire que c'est des élèves qui passent régulièrement dans le 10-11e arrondissement et qui disent « Ah ben voilà, je me demandais parce que j'ai lu une plaque, je me demandais, pour moi, le 13 novembre, c'était que le Bataclan » ou le… C'est des rapports beaucoup plus précis sur l'événement. Et c'est ça qui est intéressant, c'est que selon là où on va en France, on va se confronter à une place de la mémoire collective qui est différente. Et moi, par exemple, j'adorerais aller, j'en sais rien, aller à l'étranger, je ne sais pas, à Berlin. Moi, j'adore Berlin, j'adore cette vie, j'adorerais aller à Berlin pour raconter ce qui s'est passé, pour voir aussi et entendre à quel point jusqu'où va la mémoire collective en Europe, par exemple. Donc voilà, je ne sais pas si ça répond à ta question, mais je pense que oui. Si, clairement.
Loïc Clairement. C'est intéressant ce que tu dis sur la résonance de l'événement. Là, je te fais un petit partage perso, je n'en avais jamais parlé, donc moi, j'étais à Paris quand il y a eu, quand c'est arrivé et je travaillais chez Apple et il y a plusieurs choses qui m'avaient vraiment marqué suite aux attentats. C'était un, tous les messages qu'on avait reçus en interne, d'autres gens chez Apple, vraiment des trucs incroyables. Tu vois, des messages du Japon, des équipes des Etats-Unis, du Mexique, d'Espagne, absolument partout. Donc, ça faisait chaud au cœur de voir à quel point les gens, en fait, se mobilisaient pour ne serait-ce que soutenir, tu vois, avec des mots gentils ce qui s'était passé, enfin, voilà, suite à ce qui s'était passé en France. Et après, un autre aspect qui m'avait marqué, enfin, je viens d'y repenser quand tu as dit finalement, la mémoire collective, elle n'est pas tout à fait la même selon où les gens se trouvent géographiquement. Et moi, c'est vraiment un truc qui m'avait marqué parce que ma famille n'est pas du tout, enfin, moi, je vivais à Paris, mais ma famille n'est pas du tout de Paris. Et on n'a clairement pas vécu les mêmes choses post-attentat, tu vois. Enfin, moi, je travaillais en plein centre, j'étais à Opéra. Et alors, je ne me rappelle plus exactement, enfin, je pense que tu es, si je dis une bêtise, désolé, mais tu es bien plus calé que moi sur, je pense, tu vois, les aspects sécuritaires tout de suite au lendemain des attentats. Mais si j'ai bonne mémoire, enfin, ce dont je me rappelle, c'est qu'il y avait des zones qui avaient été, des zones dans Paris qui avaient été, en gros, définies comme des zones hautement sensibles, dont tout le coin de l'Opéra, tu vois, avec les galeries Lafayette, les grosses boutiques, etc. Et donc, où il y avait, en gros, c'était étonnamment, enfin, je ne sais toujours pas pourquoi aujourd'hui ça a été le cas, mais les magasins étaient ouverts. Donc, moi, j'étais basé à l'Apple Store d'Opéra. Les magasins étaient ouverts et donc, c'était abominable parce qu'on avait, en fait, on avait pas mal de gens qui venaient nous voir avec des téléphones de victimes des attentats et qui nous demandaient de les déverrouiller.
David Ah ouais.
Loïc Ouais, ouais. Et en fait, et nous, enfin, tu vois, enfin, je ne veux absolument pas me placer en statut, tu vois, de, ah, c'était difficile ce qu'on a vécu, etc. Mais en fait, c'est un truc que personne n'y avait pensé, tu vois. Personne n'y avait pensé. Et en fait, on a accueilli des gens, des épouses, des copains, des parents, mais je ne te parle pas de deux, trois personnes, tu vois. On a dû en voir une vingtaine en deux semaines et qui étaient complètement désemparés parce qu'ils voulaient juste accéder au contenu des téléphones qu'ils avaient récupérés, de gens qui étaient morts pour la plupart des cas. Et nous, on avait, tu vois, Sophie, l'étudiante de 18 ans qui travaille à l'Apple Store pour payer ses études et qui n'a jamais, enfin, comment tu gères un truc comme ça, tu vois, humainement ? Ouais, c'est ça. En fait, tu ne peux pas déverrouiller à pied, etc. Et en l'occurrence, légalement, quand il s'agit d'une personne décédée, il faut que tu aies un certificat de décès. Donc, vas-y, va expliquer à ton employé de 18 ans ou même, tu vois, à ton manager qui n'a jamais été préparé à ça, qu'en fait, tu n'as pas le choix, il faut demander un certificat de décès à quelqu'un qui vient te voir parce qu'il a perdu sa copine qui s'est pris une balle au bataille, enfin, tu vois. Et on vivait des trucs comme ça, donc tu te prends un peu ça en pleine tête. Et je me rappelle que tout le coin de l'Opéra, en fait, tu avais interdiction de stationner. Donc, tu ne pouvais pas te mettre en double fil, descendre rapido si elle allait acheter un câble ou je ne sais pas quoi dans un magasin ou un t-shirt. Et en fait, il y avait des flics en civil absolument partout armés. Et on s'en était rendu compte parce qu'il y avait un... Bon, là, je t'ai fait un long partage, mais bon, je ne sais pas, je n'en avais jamais parlé, je vous dis que c'est le moment. On avait un... Il y a un gars qui s'était mis en double fil devant... Tu vois où il est l'Apple Store de l'Opéra ? Oui, bien sûr. Ouais. Donc, vraiment, devant l'Apple Store, enfin, pas en double fil, Warning, tu vois, qui était rentré pour acheter, je ne sais pas ce qu'il avait besoin d'un câble ou d'une coque ou je n'en sais rien. Et en fait, mais en littéralement, et ça devait être, je ne sais pas, deux, trois jours après les attentats. Et en littéralement, moins de deux minutes, il y avait quatre, cinq flics, tu vois, brassards, police, orange fluo enfilés à la manche, armés dans la rue, en train de regarder ce qui se passait dans la voiture et ils sont venus le chercher dans le magasin, tu vois. Et en fait, tout ça, des histoires comme ça, il y en a plein, ça crée un espèce de climat, tu vois, de tension qui est important, en fait. Et je pense que ça, quand tu n'étais pas à Paris après les attentats, peut-être que tu le ressens moins, tu vois. Pendant le métro, tu vois, il y a des flics partout, les gyrophares, enfin, c'était quand même très particulier. Et je finis avec ça, et en fait, je me suis rendu compte, c'est-à-dire qu'encore une fois, moi, je, voilà, je ne connais personne directement qui a été au Bataclan ou ailleurs, d'ailleurs. À part moi maintenant. Voilà, à part toi, mais tu entends quand même des histoires, tu vois, le cousin d'une amie, un gars de mon village, je viens d'un village dans le sud de la France, il y a 5000 habitants, tu vois. Bon, il y avait un gars qui était au Bataclan que je n'avais pas vu, enfin, je ne peux pas vraiment dire que c'était un ami, tu vois, qu'on s'était croisés, etc., quand on était petits, mais il y est resté, tu vois. Et en fait, tu entends des histoires comme ça, tu es dans un contexte, tu vois, tu entends les gyrophards, tu vois des policiers en civil, etc. Et en fait, je me suis vraiment rendu compte de l'impact que ça pouvait avoir. Alors, encore une fois, que j'étais assez distant quand même par rapport aux événements, je n'ai pas été touché directement, j'avais rendez-vous chez le dentiste vers l'opéra, et je tombe sur un journal, et je ne sais plus lequel c'était, qui, qui en fait, avait publié, alors ça devait être sur, je ne sais pas, il devait y avoir quatre pages, les photos, photos, nom, prénom, âge, et activité. Ah oui, c'est le monde. C'était le monde. Ouais. Et, putain, je te jure, j'ai, mais, tu vois, tout allait bien, enfin, tout allait bien, à aucun moment, je ne m'étais dit que ce truc, tu vois, ça m'impactait émotionnellement à ce point, et j'ouvre la double page, enfin, j'ouvre ce truc, je lis trois, quatre portraits, et je ne sais pas, de voir les visages, les noms, et l'âge, alors, il n'y avait pas leurs histoires, il n'y avait pas juste photos, nom et âge, je me suis effondré dans la salle d'attente. Tu vois, et c'est là, en fait, où ça m'a, ça m'a un peu, c'était un peu la claque, tu vois, je me suis dit, ah ouais, non mais en fait, enfin, c'est chaud, il s'est quand même passé un truc, en termes de mémoire collective, pour reprendre le terme que tu utilisais, il s'est passé un truc, phénoménal quand même, enfin, mais, donc, il ne faut pas le, c'est intéressant, c'est pour ça que je te demandais le message que tu veux faire passer à ces enfants, à ces jeunes que vous rencontrez, etc., parce que, voilà, c'est quand même historique ce qui s'est passé, et je pense qu'il ne faut pas minimiser l'impact que ça a pu avoir, même parfois si on ne s'en rend pas trop compte, tu vois, que c'est dans l'inconscient, etc., mais collectivement, c'est, enfin, c'est quand même massif, ces attentats, ça a changé plein de choses, d'un point de vue sociétal, tu vois, peut-être des parcours de vie, des jeunes qui, qui étaient jeunes à ce moment-là, et qui ont décidé de s'engager, alors que c'était peut-être pas forcément, tu vois, ils n'avaient peut-être pas forcément vocation à, avant ça, enfin, bref, voilà, un long partage, je suis désolé, mais c'était pas prévu. Non, non, c'est hyper intéressant. Ça a déclenché ça.
David c'est hyper intéressant que tu dises, il y a plein de choses que tu as dit qui sont très intéressantes, et notamment, ton expérience de, visiblement, de vendeur à l'Apple Store, si tu veux, ce qui est dingue, c'est que personne n'était prêt, et donc, cette non-préparation, elle est normale, nous, on vit dans une société qui vit sous l'égide de la sécurité, tu vois, aujourd'hui, en France, on peut dire qu'on est en sécurité, on peut se balader, on peut, voilà, sans risquer de mourir, quoi, c'est là où je dis, je parle de sécurité, et donc, au moment où les attentats surviennent, ça remet en question un truc qui est jusque-là, qui n'a jamais été remis en question vraiment purement et durement, c'est que tout le monde aurait pu y être, et ce truc-là, il est bien sûr, comment on dit, caractérisé par le nombre de sites, mais aussi le nombre, le panel de victimes, il y a des gens qui étaient, il y a des gens de tout le monde, d'ousages, ils ont toute nationalité, de toute croyance, voilà, de toute couleur, j'ai envie de dire, voilà, voilà, et donc, si tu veux, ça, c'était nouveau dans le paysage des attentats français, et alors que, par exemple, pour revenir, vu qu'on parle de mémoire, pour revenir aux attentats de janvier 2015, c'était Charlie Hebdo, c'était l'hyper-cacher, et c'était, après, c'était l'imprimante de Damarthe-Anguel, parce que les terroristes, ils n'avaient plus quoi faire, et donc, si on regarde de plus près, c'était une rédaction satirique, d'un journal satirique, et de l'autre côté, c'était une population cible, et si on pousse encore plus loin dans l'histoire, Mohamed Mera, pareil, etc., etc., les attentats du 13 novembre, ça ramène une forme de globalité, tout le monde peut passer, tout le monde peut y passer dans un attentat, et ça, c'était, pour la société française, ça a été, entre guillemets, destructeur, et je pense que c'est même pas, entre guillemets, ça l'a été, parce que des gens se sont dit, putain, j'aurais pu y être, et d'autant que, j'ai un pote qui y était, ou j'ai un pote de pote qui y était, ou je connais une nana qui est décédée, ou je connais un parent de proche qui est décédé, etc., tout le monde y était, tout le monde connaît quelqu'un qui y est, et cet impact sur la mémoire collective parisienne et française, il est indéniable, il y a des chercheurs qui bossent dessus, au Archive Nationale en ce moment même, sur justement, comment les cercles, ils ont dit ça, les cercles numéro 1, cercles numéro 2, cercles numéro 3, ils interviewent des gens, ils leur disent, bon, vous, apparemment, vous n'étiez pas du tout au courant qu'il y avait eu des attentats du 13 novembre, le sort même, qu'est-ce que vous faisiez, pourquoi, etc., à quel moment vous en avez entendu parler, comment vous en avez entendu parler, qu'est-ce que ça vous a fait, etc., et donc ça, dans ce que tu dis, ça me touche, ça me fait vibrer, parce que ça me ramène à un récit qui, moi, m'intéresse, c'est comment les autres ont vécu, ce que moi j'ai vécu, qu'est-ce qui se passait à l'extérieur à ce moment-là, ça, c'est un truc qui m'a longtemps, longtemps happé, et ce qui est drôle, c'est que j'ai une histoire qui est assez similaire à la tienne, sauf que moi, elle a lieu le lundi, donc 14, 15, 16, juste après, moi, j'avais plus de téléphone, et il a fallu que j'aille au SFR du coin, expliquer au mec que, ouais, j'avais plus mon téléphone, et au moment où le mec me dit, bah, il est où, je lui dis, bah, on me l'a volé, il me dit, mais qui vous l'a volé, et je lui dis, bah, en fait, c'est un terroriste, et je me rappelle de la gueule du mec, quoi, et en fait, il m'a dit, bon, en fait, il faut la plainte, moi, j'avais pas ma plainte sur moi, enfin, voilà, c'est tout un truc, et donc, c'est délicat, en fait, mais au fond, ça dit aussi qu'on était impréparé, et en même temps, comment se préparer à un tel truc, c'est ça, le pendant, et juste pour rebondir sur ce que tu dis, sur tes parents, tes proches, qui ont eu un impact différent, il y a un sociologue, je n'ai plus son nom, qui, qui, lui, théorise la chose en disant, voilà, quand il y a un attentat à Bagdad, alors, on le lit en France, il y a, voilà, des journaux qui le relaient, mais personne ne s'y intéresse, parce que, et il a théorisé ça, il dit, voilà, il y a ce qu'on appelle les morts par kilomètre, plus l'attentat est loin, plus l'événement collectif est loin, moins, la trajectoire personnelle des personnes qui sont au courant de cet événement est marquée, et les attentats du 13, comme les attentats de janvier 2015, comme les attentats de Mohamed Merah, et d'autres, et ceux, par exemple, de juillet 2016 à Nice, il vient interroger ça, ça se passe en France, là, récemment, il y a des profs, il y a un prof qui s'est fait assassiner, ça met le pâti en vent, etc., etc., ça arrive, en fait, et c'est dans notre quotidien, et aujourd'hui, la société civile doit se saisir de ces thèmes, et moi, en tant que victime du terrorisme, je me dois, quelque part, c'est une mission que je me donne, de sensibiliser les jeunes sur ça, pour dire, voilà, il y a des victimes, il y a des gens qui souffrent, il y a des avocats qui défendent, il y a des juges qui jugent, il y a une société qui se réveille et qui veut pallier à ça, alors, les pouvoirs publics ne suivent pas, Emmanuel Macron, moi, au début, j'en voulais beaucoup, d'avoir dissous le secrétariat d'État, des beaux victimes, par exemple, mais il y a d'autres actions derrière, qui ont été mises en place, mais voilà, je pense que c'est hyper important, ce que tu dis, parce que ça parle de la place de la société, en fait, par rapport à ces événements, et comment l'événement entre dans leur trajectoire, c'est tout le, c'est justement tout le propos de ce que j'essaie d'apporter aux élèves, voilà ce que c'est que la société, les gars, maintenant, il faut dealer avec ça, et c'est comme ça qu'on deal avec.
Loïc Tu t'évoquais ton, ton, les actions, enfin, en tout cas, ton implication dans les, dans les procès, c'est quelque chose que, tu as initié toi, c'est-à-dire le fait, tu vois, de, d'écrire sur le sujet, de le documenter, c'est, c'est un projet que tu avais, que tu avais imaginé, qui te tenait à cœur, ou est-ce que ça a été une opportunité, on t'a contacté ? En fait,
David on m'a contacté en janvier 2021, c'est une journaliste, qui s'appelle Gaël Joly, qui bosse pour le service police et justice de France Info Radio, qui m'a dit, voilà, nous, enfin, moi, en fait, j'aimerais bien collaborer avec une victime, voilà, on a ça, on sait que tu es photographe, on sait que, que tu sais écrire, est-ce qu'on ne peut pas imaginer un truc ensemble ? Et je lui ai dit, bah, ok, et tout, donc on a fait des rendez-vous, et c'est drôle, parce que je l'écrivais il y a peu, et on a fait des rendez-vous, à la radio, etc., m'a présenté des gens, et en fait, j'ai proposé cette, grâce à elle aussi, j'ai proposé cette idée de journal de bord en ligne, qui retrace, qui retracerait le parcours d'une partie civile au procès, donc la partie civile, c'est moi, avec une photo par jour, et un texte par jour, et donc au début, la radio m'a dit, ouais, bah c'est super, génial, et ils m'ont proposé ensuite de collaborer avec eux, sur des photos, sur des portraits, de podcasts, qui sont toujours présents sur le site de France Info, qui vont parler, en fait, d'acteurs, au procès des attentats, donc des proches de victimes, des policiers, qui ont eu, à un moment donné, une importance dans le dossier, ce qu'on appelle V13, qui est le dossier des attentats du 13 novembre, et donc, si tu veux, j'ai tenu ce journal de bord du 8 septembre 2021, à la fin de l'audience, donc fin juin 2022, et au début, c'était pas sûr que je le fasse quotidiennement, et au final, j'ai été happé par le truc, j'y suis allé tous les jours, j'ai suivi le procès, je crois que j'ai raté 7 jours, je crois, j'ai écrit 145 chroniques, et il y a eu 152 jours d'audience, un truc comme ça. Oh, punaise. Donc c'est l'attentat le plus long, ouais, peut-être, mais c'est aussi le procès le plus long, en fait, de l'histoire de France.
Loïc Qu'est-ce que ça t'a fait, du coup, de vivre ce procès de l'intérieur, de le, finalement, de le documenter, de le partager, de le faire découvrir au plus grand nombre, et deuxième question dans la question, est-ce que tu as appris des choses sur le déroulé des événements ? Tu vois, tu l'avais vécu de l'intérieur, mais finalement, il s'est peut-être passé plein d'autres choses à côté, donc il y a eu des découvertes pour toi ?
David Là où j'ai appris, c'est d'avant, la procédure, je la connaissais assez bien, finalement, j'avais bien lu, plus d'un an avant, on avait reçu ce qu'on appelle l'OMA, c'est l'ordonnance de mise en accusation, qui est une sorte de résumé, mais en résumé de 300 pages de la procédure, donc ça, je l'avais lu, je connaissais bien l'histoire des attentats, je m'étais vraiment bien, bien renseigné, mais là où j'ai appris, c'est davantage sur moi, en fait, sur mon obstination, sur ma motivation, sur ma capacité d'adaptation, ma capacité d'apprendre, ma capacité à analyser ce qui se passait devant moi, etc., et finalement, ça a été une démarche sans le vouloir, vraiment sans le vouloir, parce que je ne le voyais pas du tout comme ça, une démarche résiliente, et je n'aime pas du tout ce terme, je ne suis pas du tout d'accord avec ça, et je n'ai pas participé à ma réparation, comme le procès aussi a participé, donc c'est vraiment la conjugaison des deux qui a fait que ça m'a transformé, finalement.
Loïc Pourquoi est-ce que tu dis que tu n'es pas d'accord avec cette notion de résilience ?
David Ce n'est pas que je ne suis pas d'accord, mais en fait, il y a une forme, la société aujourd'hui dit souvent, accroche le terme résilience à des notions de choses qui ne sont pas forcément mauvaises, en fait, je pense qu'il n'y a pas de, aujourd'hui, il y a une topographie de victimes des gens aujourd'hui qui sont encore en hôpital psychiatrique parce qu'elles ont vécu des attentats du 13 novembre, il y a des gens qui se suicident, il y a des gens qui galèrent encore. Moi, bien sûr, de là où je suis, de dire, bon, David, il est photographe, il fait tout un tas de trucs, il écrit, il connaît des rock stars, voilà, c'est dingue, c'est très résilient, mais au fond, la résilience, c'est beaucoup moins noble que ça, en fait, c'est beaucoup moins, peut-être moins pur, il y a, s'inscrire en résilience dans un état, quand on est victime, dans un état victimaire, c'est un effort, titanesque, en fait, et dire, oui, je suis résilient, c'est peut-être omettre toutes les parties où on en a chié et qui mettent à mal la résilience, en fait, et souvent, ce qui est dingue, c'est que, ce qui est dingue, vraiment, moi, je n'ai jamais entendu une victime dire, ouais, il faut être résilient, je n'ai jamais entendu une victime dire ça, et les victimes, j'en ai rencontré beaucoup, et même d'autres attentats, et même d'autres personnes qui ont subi des événements violents dans leur vie, et j'ai jamais entendu quelqu'un me dire, ouais, mais tu vois, nous, les victimes, on est résilient, non, par contre, ce que j'ai entendu dire, c'est, ouais, nous, les victimes, on en chie, ouais, nous, on a du mal à payer nos factures, nous, on a des crises d'angoisse, nous, on ne peut plus aller en concert, nous, on fait ci, nous, on fait ça, et s'inscrire en résilience, c'est nier ça, quoi, c'est tout ça, c'est tout le mal, alors, ouais, c'est important d'être résilient, mais pour moi, la résilience, ça doit être quelque chose de plus collectif, et c'est ce que j'essaie de dire depuis tout à l'heure, c'est s'inscrire en résilience collectivement, dire aux élèves, voilà, c'était ça, dire aux pouvoirs publics, les victimes du terrorisme, les victimes de manière générale, la justice de manière générale, voilà ce qu'elle doit faire, voilà ce qui a été bien fait, voilà ce qu'on peut faire sociétalement parlant, pour avancer en résilience, pour moi, ça devient presque une injonction des fois, des fois, en fait, quand je vais à la FNAC, ou quand je vais dans des librairies, je vois des livres, la résilience, enfin, c'est un beau valise, qui regroupe trop de notions, pour être utilisé tel cas, voilà.
Loïc Pour doucement se rapprocher de la conclusion, au moment où le verdict est rendu, donc 10 mois d'audience, si j'ai pas la mémoire, c'est ça, 10 mois, ouais, total, est-ce que tu peux peut-être nous parler de ce moment-là, où est-ce que t'étais, qu'est-ce que t'as ressenti, qu'est-ce qui s'est passé dans la salle ?
David En fait, c'est un beau moment, parce que je... Enfin, c'est un beau moment, c'est un moment qui était très puissant, parce que j'étais pas prêt, en fait. Je voulais pas que le procès s'arrête, je voulais pas que tout ça s'arrête, je voulais pas abandonner ma tribune quotidienne, auprès de France Info, je voulais pas tout ça, et en même temps, il fallait que ça arrête. Donc, il a fallu que je fasse un deuil, on va dire, rétro plané, quoi, c'est-à-dire que j'ai, un mois avant, j'ai commencé à me préparer au fait que, bah, ça allait se finir, ça allait s'arrêter, et au moment où le procès, enfin, le procès s'ouvre, où la dernière audience, le dernier jour d'audience s'ouvre, il a su, au fond de la salle, où il y a tout un truc, tout un passage que je décris pas, où, en fait, j'ai eu du mal à rentrer dans la salle, parce que la salle était pleine, enfin, bref, il y a des détails qui sont pas forcément importants, pour ce que j'ai à dire, mais je suis assis au fond de la salle, avec un de mes meilleurs amis, qui s'appelle Arthur Desnouveaux, et ma femme, et on est tous les trois assis au fond, et en fait, les trois juges, commencent à lire le verdict, et je comprends qu'en fait, c'est fini, que, tout ce que, tout ce que j'avais fait jusque là, bah, bah, bah, la porte va se fermer, et donc, ça fait une, un peu comme dans les films, c'est quand il y a des astronautes, qui rentrent dans des sasses, là, ça fait une espèce de bruit, bah, dans ma tête, mentalement, c'est un peu ça qui se passe, le verdict est prononcé, la salle est pleine, et, et, je sors de la salle, on s'embrasse avec ma femme, et en fait, je ne rentre plus jamais dans la salle, après ça, jusqu'à il y a très récemment, et, et c'est fini, et donc, je réponds à deux, trois interviews, le soir, on va boire un coup, avec ma femme et des potes, et, et puis, on fait la fête, et le lendemain, bah, il n'y a plus de V13, il n'y a plus de, il n'y a plus de journal de bord, et puis, voilà, là, il faut passer à autre chose, tu vois la différence, c'est que, tu, tu, tu, vives 10 mois d'audience, et, et travailler sur ce, tout le travail que j'ai fourni, c'était un événement que j'ai décidé, tu vois, et, et là, j'ai le pouvoir de dire, ouais, je peux, ouais, je peux passer à autre chose, je repossais des attentats, je peux avancer sur ça, même si là, tu vois, par exemple, j'ai recommencé à écrire, mais j'ai recommencé à écrire deux ans après donc voilà, c'était un moment qui était vraiment puissant et je sais que je suis pas le seul à le dire, on est toutes les victimes toutes les parties qui ont participé qui ont vu ce moment d'écrire, c'était un moment qui était qui était ultime en fait, voilà
Loïc et ben, punaise merci énormément David pour tous ces partages c'est à toi c'était c'était super intéressant, à la fois très intéressant, inspirant, fascinant ça je m'y attendais pas trop, mais ça a réveillé quelques souvenirs, tu vois, de cette période je te parlais l'histoire avec le ben du coup, merci, parce que j'avais oublié que c'était le monde avec le monde, tu vois, et des quadruple pages les portraits, ça a réveillé quelques trucs mais en tout cas, très très intéressantes réflexions sur la mémoire collective et tu vois, cette cette résilience finalement sociétale plus que plus que individuelle individuelle ouais méga intéressant est-ce que toi, t'aurais en guise de conclusion bon alors, attendons est-ce que t'as encore 5 minutes parce que j'aurais une petite question quand même que je vais poser plus t'alors en fait, c'est par rapport à tu l'as évoqué assez rapidement le fait que t'as lié des liens d'amitié avec certains hommes de la BRI oui donc, c'était des gars qui étaient dans la colonne pour le coup ceux-là ouais, ouais, ouais qu'est-ce que t'as appris finalement au contact de ces personnes-là tu vois, on parlait au tout début quand on évoquait Ramsès enfin moi, ça m'a fait penser, tu vois, à la notion d'engagement total finalement, bon, il y a Ramsès mais au-delà de cette tu vois, ces plaques de Kevlar les gars, ils sont rentrés en sachant qu'ils allaient se prendre des balles donc puis, j'imagine que le rapport est peut-être un peu particulier parce que ils ont risqué leur vie pour sauver les vôtres donc qu'est-ce que t'as appris qu'est-ce que t'as découvert dans ces liens d'amitié qui sont créés avec ces hommes-là enfin d'ailleurs, je dis ces hommes-là mais je je crois pas qu'il y ait de femmes à la BRI, non ?
David à la BRI, il n'y a pas de femmes ouais, il n'y a pas de femmes je crois qu'aujourd'hui, il y a une nana qui travaille mais je ne connais pas sa place dans la hiérarchie en fait, chronologiquement, juste rapidement en gros moi, donc j'ai laissé mon sac au Bataclan je le récupère mais en fait, je suis convoqué à la deuxième DEPJ qui à l'époque était à la porte de Saint-Ouen à Paris et je vais là-bas je récupère mon sac je parle bien avec l'OPJ qui me reçoit il est très cool il a une guitare dans son bureau je joue un peu de guitare voilà, c'est un bon moment quoi il me restitue mon sac et à la fin, je lui dis bah, vous savez quoi ? je rêverais de rencontrer les hommes du RAID et il me regarde un peu avec désirant il me dit mais pourquoi ? je lui dis bah parce qu'ils m'ont sauvé et il me dit mais c'est pas la RAID qui vous a sorti du couloir je lui dis mais ah bon ? et il me dit bah oui, c'est la BRI et moi en fait, c'est à ce moment-là que j'apprends l'existence de la brigade de recherche et d'intervention et donc il se moque gentiment il me dit mais vous savez ces gens on les approche pas comme ça c'est un peu voilà, c'est un peu l'élite on n'est pas censé les rencontrer et je lui dis bah moi vraiment j'ai vraiment envie de les voir pour leur serrer la main et leur dire merci quoi il me dit bah ok, bah je reviens et donc il lui va voir son ça doit être son major enfin son chef quoi et il me dit je reviens bon je vais voir s'il est d'accord et donc il va voir son chef et il revient avec son chef et donc là pareil j'ai une espèce d'archétype de flic parisien qui vient avec un Marcel le pistolet dans le holster voilà très très enfin ça m'a marqué cette image c'était rassurant quoi et il me dit bon bah voilà le numéro de entre guillemets du standard de la BRI vous appelez si ça répond pas vous laissez un message et et si et et ensuite vous détruisez ce numéro et donc j'avais ce truc là un peu c'est pas inspecteur gadget je crois quand il reçoit une mission il y a le truc qui s'auto-déthme c'est un peu ça quoi et donc je sors de je sors de ce rendez-vous hyper vite et j'appelle et et et je dis qui je suis et que pourquoi j'appelle etc et on me rappelle je crois que deux heures après en me disant bah oui oui tout le monde veut vous rencontrer venez vous voulez venir quel jour et je crois que j'ai pris rendez-vous quelques jours après et et puis je vais là-bas tu vois et je me rends compte que bah c'est en fait c'est drôle parce que la porte s'ouvre et j'ai une trentaine d'hommes qui me regardent waouh et ils sont tous en noir ils ont pas armé ni rien mais ils sont tous en noir ils ont une combi quoi et et tout le monde est curieux en fait et donc moi je suis curieux et en fait quelque part si on avait été 30 mois on se serait tous regardés pareil je pense et et et puis il y a un truc un moment lunaire où je serais une main et puis une autre et puis en fait et puis en fait il y en a certains qui me disaient mais putain je me rappelle de toi mais putain mais oui c'est toi machin et là en fait c'est là où c'est intéressant c'est que nos histoires sont se sont entrechoquées à ce moment là c'est à dire que moi je leur ai donné le récit de ce qui s'est passé dans le couloir avant qu'ils rentrent et eux m'ont donné le récit de ce qui se passait dehors avant qu'ils rentrent dans le couloir où j'étais et et c'était intéressant parce que comme je t'ai dit tout à l'heure pour moi c'était c'était important de comprendre ce qui se passait à l'extérieur qu'au moment où moi j'étais otage au moment où j'étais objet de savoir que bah ouais autour de nous il y avait tout un tout un pays qui se qui se démenait pour nous pour nous délivrer quoi et donc eux ils me disaient bah oui bah nous à ce moment là on était dans le Bataclan on faisait signe ça machin on se positionnait là et tout parce que tu vois machin et en fait on est devenu pote je suis arrivé à 10h du matin je suis parti du service il était 17h on a bouffé ensemble on laisse tomber et et et derrière j'ai pris des numéros et machin on servit on a bouffé ensemble on servit ensuite plusieurs fois je suis passé à la fin le numéro 1 de la BR ils n'en pouvaient plus parce que j'étais tout le temps là quoi j'étais tout le temps là ça me posait du bien d'être avec eux et je veux croire que ça leur faisait du bien aussi après avec le temps voilà on on sait pas comment dire on sait pas éloigner on a avancé tous et il y a certains certains effectifs qui sont partis d'autres qui ont pris leur retraite et et bah voilà jusqu'au jour où ou par exemple bah j'ai un gars de la Béry qui m'appelle et qui me dit oh il y a un gars qui s'appelle Teddy Palassi qui fait qui fait un bouquin sur l'effort spécial est-ce que tu veux faire la préface ah bah ouais grave ah bah là il veut sortir la suite avec des récits tu veux participer ah bah bien sûr c'est un exemple tu vois mais je pense que cette relation avec les gars elle est enfin moi c'est mes frangins tu vois moi quand je rencontre des policiers en dehors de tout dans d'autres cadres je dis bah vous savez moi j'ai des frangins à la police c'est la Béry donc là tout de suite ça marque et ensuite et ça fascine quelque part et donc si tu veux voilà pour pour donner la place et pour donner une aide de noblesse à cette relation je pense que voilà c'est ça c'est une relation qui est profondément fraternelle aujourd'hui il y a quelques mois j'étais à la brigade j'en ai ramené des chocolats j'en ai distribué on a rigolé voilà quoi c'est des potes c'est des camarades quoi et même si je suis pas policier je sais que je sais que j'aurais toujours mon petit mug labellisé 36 B.R.I. voilà c'est pas la mascotte mais voilà j'ai ce truc là de lien fraternel profond avec eux génial
Loïc David un immense merci pour ton temps pour tout ce que t'as bien voulu partager avec nous je t'ai déjà dit mais je t'ai redit c'était fascinant extrêmement intéressant et particulièrement inspirant est-ce qu'il y aurait peut-être un message que tu souhaiterais faire passer pour conclure on a parlé quand même de pas mal de choses mais voilà je te le disais en intro ce podcast l'objectif pour moi c'est de mettre en lumière des parcours de vie qui sont qui sont riches ou en tout cas atypiques clairement que ce soit à travers des choix ou à travers des événements comme toi t'as pu vivre qui se sont un peu imposés et donc j'aime bien tu vois j'aime bien assez régulièrement quand même aller explorer l'envers du décor les parties immergées de l'iceberg dans le sport de haut niveau par exemple comprendre ce qu'il y a derrière bref aller au-delà de juste tu vois les paillettes et les façades qu'on peut voir parfois dans certains parcours donc c'est pour ça que quand j'ai introduit l'épisode tout à l'heure je parlais de résilience parce que moi c'est vraiment le terme alors tu m'as dit que t'avais une vision un peu différente mais moi c'est vraiment le terme qui me venait à l'esprit tu vois quand je plus je lisais sur ton parcours plus ça ressortait assez fortement donc bref tout ça pour te dire est-ce qu'il y aurait peut-être un message que tu voudrais faire passer à toutes celles et ceux qui nous écoutent qui sont friands de parcours comme le tien d'hommes et de femmes qui se relèvent qui trébuchent mais qui se relèvent qu'est-ce que tu voudrais leur dire à tout cela
David en fait je pour moi en fait c'est important de de de de aujourd'hui on est dans une société où malgré la sécurité il y a il y a des événements qui comme cela qui peuvent se produire et j'ai envie de dire ce qu'il faut comprendre en fait c'est que on reste la même personne mais que il faut réussir à dealer avec ses peurs et en fait en dealant avec ses peurs on apprend qui on est et moi j'en ai une amie qui avec dont je connaissais pas l'histoire qui me voyait pleurer j'étais en pleine crise d'angoisse et elle m'a dit mais David qu'est-ce qui se passe et tout et j'ai dit bah voilà moi tu sais j'ai été pris en otage et je pleurais je pleurais je pleurais et elle m'a dit mais tu sais quoi David un jour ça va aller mieux et je la croyais pas je lui dis mais c'est pas vrai je lui dis c'est pas vrai je te crois pas et tout elle m'a dit mais si si je te jure qu'un jour ça va aller mieux et je vais t'expliquer pourquoi et en fait elle m'a expliqué qu'elle avait été pris en otage pas du tout dans un contexte terroriste et en fait ce que je veux dire par là c'est que au fond on a tous la capacité d'aller mieux et pas forcément d'être inscrit dans un truc de résilience ou quoi que ce soit mais il y a une simplicité dans le fait d'accepter la vie comme elle est qui n'est pas une fatalité en fait juste voir la vie telle qu'elle est voir ses proches accepter l'amour accepter le plaisir accepter la tristesse accepter la haine parfois accepter la colère et pouvoir réussir à pouvoir et réussir à recycler toutes ces émotions pour en faire quelque chose ça peut être de l'écrit ça peut être des projets ça peut être des rencontres avec des élèves par exemple ça peut être des interviews ça peut être tout un tas de choses qui vont faire exister le mal en dehors de nous c'est ça que j'ai envie de transmettre c'est parler parler entre vous communiquer vous vous êtes fait agresser vous vous êtes fait violer vous vous êtes fait violer vous avez été violer témoigner expliquer dire les choses ne vous enfermez pas en fait c'est ça le truc il ne faut pas s'enfermer il faut parler il faut témoigner il faut nourrir et pas seulement moi dans mon cas c'est la mémoire collective tout le monde m'a vu frôler la mort mais dans les cas des gens qui sont seuls qui sont isolés c'est important de leur faire comprendre qu'ils ne le sont pas finalement et c'est ça que j'avais envie de dire qu'on n'est jamais vraiment seul et je sais que autour de nous il y a des gens autour de moi il y a des gens qui m'ont entendu et qui m'écoutent encore on n'est jamais vraiment seul en fait voilà
Loïc merci énormément David s'il y en a qui qui veulent pourquoi pas entrer en contact ou en tout cas creuser ton histoire donc tu nous parlais de ton livre édition Pygmalion c'est ça ? un jour dans notre vie un jour dans notre vie yes donc avec une suite qui arrive bientôt il y a eu le teasing ça y est tu l'as annoncé mais est-ce qu'il y a d'autres moyens du coup de te suivre ? oui sur Instagram
David sur Instagram c'est des frites et sur Twitter enfin sur X maintenant sur Twitter donc voilà je parle souvent des actions que je mène des projets que je mène aussi je m'en professe tellement c'est-à-dire sur la photographie et l'écriture que les actions que je mène auprès des jeunes Instagram c'est plus sur mon travail de photographe mais voilà de temps en temps j'ai quelques passages où je parle de tout ça mais voilà je suis très bavard c'est aussi pour ça que mon message porte sur ça je suis très bavard je pense qu'on peut apprendre de tous quoi génial
Loïc bah écoute il y aura les liens en description de l'épisode merci une fois de plus David c'était absolument génial et je te souhaite une excellente continuation pour la suite merci beaucoup à toi merci d'avoir écouté cet échange jusqu'au bout quel épisode s'il vous a plu pensez à le partager autour de vous et de manière générale si vous appréciez les frappés et que vous souhaitez soutenir le podcast il y a plusieurs manières de le faire la première c'est tout simplement de vous abonner de laisser une note et un commentaire sur votre plateforme d'écoute et vous pouvez également rejoindre le groupe des tippers les auditrices et auditeurs qui soutiennent financièrement le podcast à partir de 1 euro par mois le lien est en description vous pouvez enfin tout simplement parler à fond des frappés autour de vous pour qu'encore plus de gens osent se lancer merci pour votre fidélité je vous dis à la semaine prochaine pour un nouvel épisode avec une combattante de MMA nausea Sous-titrage ST' 501
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