Les Frappés Les Frappés
Saison 2 EP·051 Parcours de vie #kayak #guerre #vélo

02 novembre 2021

Tiphaine Robet - Médecin et aventurière - 25 ans et déjà une vie haletante !

Durée · 1h19 · Transcription disponible

Cet épisode est cité dans notre dossier · La peur de l'abandon en ultra : la gérer, décider, et rebondir

Tiphaine Robet

Le récit

Tiphaine est médecin et aventurière.

Je ne sais pas pour vous, mais dans mon imaginaire c'est peut-être l'un des combos les plus louables. Sauver des vies tout en parcourant le monde, je trouve ça fascinant 🤩 !

Tiphaine a quitté la France, sa famille et ses attaches à 18 ans pour se lancer dans des études de médecine en Roumanie 🇷🇴. Ce parcours, qui devait durer 6 ans et que Tiphaine a ponctué d'une année supplémentaire de césure au Moyen-Orient, a été pour elle une incroyable aventure humaine.

Elle part à Tripoli, au Liban 🇱🇧 et travaille pour une association qui s'implique auprès de communautés en conflit armé sur la frontière avec la Syrie 🇸🇾. Lorsque l'association se retire du fait de la dangerosité de la région, Tiphaine prend la décision de rester sur place, seule 😳. La situation devenant vraiment trop risquée, elle  partira finalement quelques mois plus tard, cette fois-ci pour la Jordanie 🇯🇴. Dans le désert jordanien où elle restera 15 semaines, elle met à profit ce qu'elle a apprit sur le champ de bataille lybien pour la personne qui l'accueille. Mais comme vous l'entendrez, ça n'a rien à voir avec la médecine 😂

C'est finalement à vélo 🚲  qu'elle décide de rentrer en France depuis Istanbul (4000km), sans aucune expérience préalable. Plus récemment, c'est à pied qu'elle a fait le trajet de la Roumanie à la France à la fin de son parcours en médecine. Cette dernière aventure est un formidable exemple de résilience, de détermination et de dépassement de soi 💪🏼. Marcher seule dans un environnement peu fréquenté et peuplé d'ours, c'est forcément un défi physique de taille mais aussi et surtout un challenge psychologique intense.

Une conversation pleine de philosophie qui m'a profondément marqué, avec une invitée qui s'est construit une vie d'une richesse incroyable et qui, du haut de ses 25 ans, nous livre déjà de fabuleuses leçons. Merci infiniment Tiphaine 🙏🏼

🔎 Sur le thème de l'aventure avec un autre frappé au parcours dingue, je vous recommande les livres de Kim Hafez, Ungalak : La quête sauvage et Nomade du Grand Nord : en kayak avec un chien esquimo.

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Transcription

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Tiphaine Comment tu as l'échec ? Déjà, tu as ce sentiment d'échec. Tu te dis « non mais attends, Tiphaine, ça y est, t'es médecin, t'es en train de traverser les Garpathes ». Je ne comprends pas ce qui te rend malheureuse. Et c'est pour ça que je disais que quand tu pars tout seul, il faut vraiment avoir ce truc de « je consens » à « quand ça va mal », dire « ok, ça va mal ».

Loïc Hello, hello ! C'est Loic Blanchard, le créateur et host du podcast indépendant Les Frappés. Je suis un ancien sportif de haut niveau, aujourd'hui reconverti en sportif aventureux, mais aussi entrepreneur, coach et préparateur mental certifié. Passionné d'outdoor et de défis en tout genre, j'ai voulu créer une communauté autour des valeurs de résilience, de dépassement de soi et de détermination en vous offrant chaque semaine des conversations inspirantes avec des invités incroyables issus d'univers très variés. J'ai reçu aussi bien des athlètes olympiques que des entrepreneurs à succès, des aventurières professionnels ou encore des anciens des forces spéciales. Leur point commun, la passion pour leur projet et l'audace de se lancer. Alors fonçons ensemble découvrir mon invité de la semaine. Excellente écoute à vous les Frappés ! Bienvenue Tiffen sur le podcast !

Tiphaine Merci Loic !

Loïc Je suis très très content que tu nous rejoignes ce soir pour nous partager ton parcours, tes aventures. En tout cas je suis impatient parce qu'il y a plein de sujets dont on va parler je pense, qui moi m'intéressent beaucoup. Que ce soit cette notion d'aventure en solitaire, on va parler de médecine, on va parler de différents voyages que tu as pu faire, d'aventure à pied, à vélo, d'ours même. Enfin bon, ça s'annonce intense. Mais écoute j'en dis pas plus et je t'invite peut-être à te présenter, nous dire qui tu es.

Tiphaine Alors moi, du coup je m'appelle Tiffen, j'ai 25 ans et je suis médecin. J'ai grandi en France et à 18 ans je décide de partir en Roumanie, de m'expatrier pour y faire mes études. Voilà donc j'ai passé 6 ans là-bas, dont une année de césure où j'ai habité au Moyen-Orient pendant un an. Et du coup mon cursus à moi il a duré 7 ans. Et voilà aujourd'hui je fais un peu de montagne, un peu de bateau et je commence bientôt à bosser en Suisse pour faire ma spécialité et devenir urgentiste.

Loïc Excellent, c'est bien résumé. C'est bien résumé mais déjà voilà on voit qu'il y a plein d'univers différents qui se mêlent donc c'est parfait. Peut-être qu'on peut commencer par le commencement, la Roumanie. Qu'est-ce qui fait qu'à un moment donné tu es partie en Roumanie pour tes études et comment est-ce que ça s'est passé aussi jeune ?

Tiphaine Donc du coup, ce qui s'est passé c'est que j'ai eu mon bac et pendant la terminale j'ai déjà un peu compris. J'ai fait ce qu'on appelle, j'ai participé à ce qu'on appelle une P0, c'est-à-dire des cours de médecine avant même de rentrer en médecine. Et j'ai rapidement compris que, enfin je ne suis pas très scientifique mais par contre je suis assez pragmatique. Et j'ai assez rapidement compris que je ne rentrerai pas dans les coûts du système et que je n'étais pas suffisamment efficiente sur ces notions-là pour ce qu'on me demandait de faire. Et du coup, je me suis renseignée sur les alternatives et j'ai trouvé la Roumanie. Et en fait, je ne sais pas si tu sais comment ça marche toi les études de médecine en France, mais en gros c'est un énorme concours à la fin de la première année de médecine. Donc par exemple, tu bosses pendant un an et si jamais tu n'as pas ce concours, tu ne le valides pas, en fait tu te retrouves avec rien derrière. Tu es obligé de recommencer et donc tu as entre guillemets perdu un an. Tandis qu'en Roumanie, la sélection, elle se fait au début de la première année. Donc si jamais tu ne passes pas la sélection, tu as un peu le temps de rebondir et de te dire bon, j'ai du temps, je peux faire ça, etc. Et il y avait aussi le fait que les critères de sélection sont ultra différents. Tu vois, en Roumanie, on te demande ce que j'estime assez nécessaire pour un gamin qui va faire des ans d'études, c'est-à-dire une lettre de motivation. On te demandait des lettres de recommandations, les expériences de stage que tu avais pu avoir avant tes 17 ans, et moi j'en avais déjà pas mal. Voilà, c'était un système sélectif qui me ressemblait beaucoup plus et dans lequel j'y trouvais beaucoup plus de sens déjà à 18 ans. Tandis qu'en médecine en France, c'est vrai que c'est quand même très scientifique et on te demande beaucoup de maths, beaucoup de chimie, beaucoup de physique. Et je ne dis pas que ce n'est pas important, mais je dis que pour être un bon médecin, il y a aussi autre chose. Donc voilà, principalement sur les critères de sélection, après par peur de l'échec, indubitablement, j'avais très peur de perdre. Et voilà, j'avais aussi ce truc de j'étais tellement certaine de vouloir être médecin que j'avais le sentiment de ne pas avoir le temps de perdre. Tu vois, j'étais tellement sûre de cette vocation qu'il y avait ce truc, tu vois, de je ne peux pas perdre un an, ce n'est pas possible. Tu vois, je sais tellement que c'est ça, qu'il n'y a pas moyen que ce soit autre chose, tu vois, j'étais tellement certaine de moi. Et voilà, et puis il y avait aussi ce désir de partir qui, il y a 18 ans aussi, m'animait un peu déjà et je trouvais ça cool d'aller faire ses études en Europe de l'Est. Voilà, donc ça, c'est la première des choses. Après, le parcours, il est assez différent aussi. Il est pratique beaucoup plus tôt, tu vois. Moi, je me rappelle de, je ne sais pas moi, mon premier cours d'anate en première année. Tu es devant un cadavre, on est cinq et on ouvre, tu vois, enfin, c'est de l'anatomie. Alors qu'en première année de médecine en France, c'est vrai que déjà, tu n'as pas de pratique. Et puis la dissection, c'est une méthode qui arrive vachement plus tard dans les études. Et ouais, moi, je trouvais ça important de déjà, tu vois, en première année avoir, enfin, en fait, te confronter à ce que c'était vraiment que la médecine. Voilà. Après, qu'est-ce que je peux te raconter d'autre ? Oui, quelque chose d'important aussi, c'est qu'en fait, à l'obtention de mon bac à 18 ans, je suis partie en Inde, à Calcutta, pendant un mois. Et je bossais dans un centre de fin de vie qui s'appelle Calgat, qui est le plus connu de Calcutta. Et en fait, c'est en Inde que j'ai appris que j'étais prise en médecine en Roumanie. Et du coup, c'est là-bas que je discernais. Donc, tu vois, les conditions du choix d'un point de vue contextuel et spatio-temporel, ils sont déjà assez spécifiques, tu vois, vraiment à cette décision qui a changé ma vie. J'ai pas discerné n'importe où, ni dans n'importe quelle condition. Et puis en plus, je me rappelle, on s'était fait cambrioler la première nuit. Donc, je me retrouve encore sans passeport, sans fric, sans portable pour prévenir qui que ce soit. Et du coup, les nuits, on avait assez peur quand même. Et on avait barricadé toutes les portes des dortoirs parce qu'on ne se sentait pas super safe. Et j'avais réussi à donner le numéro de téléphone de mes parents au mec qui dormait dans la chambre d'à côté. Et du coup, une nuit, il a tambouriné à la porte et on a tous eu trop peur. Et en fait, il me disait, « T'as eu la Roumanie, t'es prise en médecine, machin ». Et bref, du coup, voilà quoi. C'est dans ces conditions-là que je me suis vraiment posée. Et je pense que c'était une période de ma vie où les choses étaient assez claires, si tu veux, dans toute cette misère et tous ces trucs difficiles qu'on a dû voir. C'était aussi pas n'importe où, ni n'importe quand, quoi. Et voilà. Donc, du coup, je suis partie. C'est une ville qui s'appelle Cluj, qui est au nord-ouest de la Roumanie. Et voilà. Donc, j'ai passé six ans, dont un an de césure. Donc, je me suis retrouvée avec une nouvelle promo. Et voilà. Et j'ai eu mon diplôme là, il y a trois mois.

Loïc Eh bien, félicitations ! Peut-être que t'as mentionné plusieurs fois le fait que la médecine, ça s'était, j'ai l'impression, presque imposée à toi, qu'il n'y avait pas, t'avais pas vraiment eu, tu vois, ça n'avait pas été un choix par défaut, c'était juste une évidence. Et tu penses que ça vient d'où, ça ? Ou qu'est-ce qui t'a attirée, en tout cas ? Qu'est-ce qui fait que ça s'est imposé comme ça ?

Tiphaine Eh bien, ce qui est fou, c'est que, tu vois, c'est un truc que je me suis… En fait, j'ai pas le souvenir dans ma vie d'avoir voulu être autre chose, tu vois. Ok. Tu vois, genre, j'ai 25 ans et je me souviens pas, tu vois, d'avoir voulu faire autre chose. Et…

Loïc Tu viens d'une famille de médecins ou même pas ?

Tiphaine Non, pas du tout, mes deux parents sont profs. Et en fait, pour être tout à fait honnête avec toi, je me rappelle d'une fois où, en fait, avec mes parents, ils nous avaient traînés à la messe. Et j'étais super petite, je ne saurais absolument pas te dire quel âge j'avais. Et moi, j'avais pas envie d'y aller, j'étais dégoûtée, donc je faisais un peu la gueule, quoi. Et comme j'étais rebelle et subversive, je me suis mis tout au fond, tu vois, genre, je suis pas du tout restée avec mes parents. Et je me rappelle que pendant la messe, le type à côté de moi a fait un arrêt cardiaque et il est tombé raide mort. Et en fait, je sais pas, là, c'est peut-être la première fois de ma vie où j'étais vraiment moi. En tout cas, j'ai pas le souvenir d'avoir été autre chose. Et je sais pas, tout coulé de source, tu vois. Je me suis approchée du type, j'ai enlevé sa ceinture, on m'en appelait les pompiers, j'ai commencé à amasser. Enfin, c'était ultra fluide. Et comme si c'était un truc que j'avais toujours su faire, alors que je sais pas, tu vois, j'avais dû me voir dans mon cul ou des trucs comme ça. Et depuis ce jour, ça a été évident que ça serait ça et rien d'autre.

Loïc Waouh ! Ok ! Sacrée histoire ! Et au final, pour cette personne, l'issue a été positive ou ?

Tiphaine Aucune idée ! C'est ça qui est incroyable, quoi. En fait, je n'ai même pas le souvenir de ce qui s'est passé avec ce mec, quoi. Mais je me rappelle juste du sentiment de, bon bah j'ai trouvé, c'est bon, quoi.

Loïc Waouh ! Ok ! Alors, tu nous parles du départ en Roumanie à 18 ans, là encore, comme si c'était quelque chose d'assez commun, mais qu'est-ce qui se passe dans ta tête à 18 ans quand tu prends cette décision et que tu sais que tu pars pour au moins 6-7 ans à l'étranger ? Oui, à l'étranger, clairement. Clairement.

Tiphaine Clairement. Bah, franchement, avec le recul, je suis assez mitigée, tu vois, parce que, en même temps, ça m'a rendu très heureuse, parce que, bah, comme tu as compris, c'était vraiment mon rêve. Et du coup, enfin, tu vois, c'était un pays qui m'offrait ce rêve et j'avais l'impression d'y aller pour, tu vois, pour réaliser le but de ma vie. Et en même temps, bah, déjà, il y a le fait qu'à 18 ans, partir 6 ans, c'est un tiers de ta vie. Donc, tu vois, cognitivement parlant, à 18 ans, te représenter 6 ans, c'est déjà ultra chaud. Et puis après, ouais, voilà, il y a le fait, tu vois, tu quittes tout, quoi, et tu pars pas pour un petit terrasseuse de 6 mois ou d'un an ou d'un an et demi, tu vois. Enfin, c'est 6 ans, quoi. Et ouais, ouais, tu dois tout quitter, quoi, ta famille, la personne qui partage ta vie, tes potes. Bon, après, ça, comme on dit, ça fait le tri, tu vois. Mais moi, j'étais déjà à peu près, enfin non, j'étais déjà sûre de mes amis et des gens qui avaient resté dans ma vie. Mais voilà, quoi, c'est super compliqué de dire à cet âge-là. Enfin, tu vois, t'as un peu ce sentiment du je pars, mais je peux même pas te dire quand je vais revenir tellement ça va être long, tu vois. Et puis voilà, après, par la force des choses, on s'y fait, quoi. C'est vrai que ça a été compliqué, mais même tout au long des 6 ans et même encore aujourd'hui, tu vois, en fait, à un moment donné, il faut juste accepter que tu rentres dans la vie des gens, que c'est toujours très intense parce que c'est forcément absolu et qu'en fait, tu repars tout de suite, quoi. Parce qu'en fait, j'ai pas arrêté de faire des allers-retours entre la Roumanie et la France, tu vois. Et je sais pas, je construisais des trucs en Roumanie. Et puis après, je repartais trois mois en France parce que, je sais pas, j'ai passé l'été ou des trucs comme ça. Et puis après, je repartais pour trois mois, puis je revenais pour Noël. Et ça, c'est cool pendant un ou deux ans, mais c'est vrai que pendant six ans, je me souviens vraiment qu'à la fin, j'étais vraiment fatiguée de devoir dire au revoir.

Loïc Ouais. Ouais, ça, c'est vrai que c'est une notion... Quand tu sais que t'arrives dans un endroit, il y a d'un côté la nécessité, enfin, j'imagine la volonté quand même de s'intégrer, tu vois, d'avoir une vie sociale. Mais de l'autre, tu sais que déjà, tu sais déjà à ce moment-là que tu vas repartir. Ouais, exactement. Si je repense, alors moi, j'ai pas fait six ans, j'ai pas fait une période aussi longue, mais quand j'étais en Amérique du Sud ou au Canada ou aux États-Unis, c'était ça. À chaque fois, tu vois, t'arrives, donc t'es tout content, t'es tout enjoué, mais tu sais déjà dans les rapports que t'as avec les autres. Et ils le savent aussi qu'en fait, c'est entre guillemets éphémère et que ça durera pas. Donc, c'est intéressant comme relation à gérer, je trouve.

Tiphaine Et puis, ce qui est horrible, enfin, ce qui est horrible, non, c'est cool, mais ça rend le truc encore pire, c'est que comme tu sais que temporellement parlant, la relation est limitée, ça rend le truc encore plus intense, quoi, tu vois. Et du coup, ça prend le temps plus dur et, tu vois, c'est valable pour tout, pour les amitiés, pour les gens que tu rencontres. Enfin, j'avoue que ça, j'en ai quand même souffert. Et après, par la force des choses, bah, tu kiffes, quoi, mais c'est vrai que c'est… Enfin, en tout cas, ça m'a souvent fait souffrir, ouais.

Loïc Et aujourd'hui, sept ans plus tard, quels conseils est-ce que tu donnerais à la Tiffaine de l'époque ou, tu vois, à celles et ceux qui nous écouteraient potentiellement, qui hésiteraient à faire ce même parcours ?

Tiphaine Bah, après, je suis pas dans la meilleure période de ma vie pour donner des conseils sur médecine parce que j'ai… Je suis un peu en confini avec cette vocation en ce moment. Je la déteste pas, mais ouais, c'est un peu compliqué en ce moment. Donc, je dirais juste que je pense que ça vaut le coup. Je crois que j'y crois encore, tu vois, j'y crois encore, mais c'est très long. C'est très, très long et voilà qu'il faut vraiment être à la place. C'est très long et je fais souvent cette comparaison avec le sport où j'ai un peu l'impression que les efforts physiques que t'es capable de fournir sont assez représentatifs, en tout cas chez moi, de ce que je suis capable de donner au boulot. Et tu vois, moi, pendant ultra longtemps, j'ai adoré les efforts très intenses, très violents, très limités dans le temps. Tu vois, par exemple, j'ai fait vachement de boxe et c'est que des trucs de trois minutes, tu vois. Et en fait, en médecine, moi, j'ai toujours été une sprinteuse, tu vois. J'adore aller vite, j'adore être la première. Et en fait, en médecine, au bout de la quatrième année, je me suis rendue compte que c'est plus du tout ce qu'on me demandait, quoi. Tu vois, en fait, on me demande… On me demande d'être une traileuse, quoi. Genre d'être un… Enfin, on me demande de faire un marathon, quoi. Et du coup, il faut vachement réfléchir à ça, au fait que, bah, voilà, c'est long. Et à 18 ans, même si on te dit que c'est long et que t'enregistres que c'est long, il y a vraiment la réalité. Et factuellement, c'est très long. Et puis, ouais, je dirais que ça vaut le coup, mais qu'il faut vraiment savoir pourquoi on le fait. Et que c'est bien beau de dire qu'on le fait. Et même si on en a les moyens, dans les moments où ça ne va pas, il n'y a vraiment que ce qu'il y a à l'intérieur de toi qui peut te faire tenir, quoi. Parce que c'est tellement dur qu'il faut vraiment que tu aies construit, si tu veux, le pourquoi tu veux faire ça avant d'y aller, quoi.

Loïc Ok. Ce qui, encore une fois, comme tu le disais tout à l'heure, n'est pas évident à 18 ans. Tu vois, tu dois faire ce choix, avoir de la clarté sur où est-ce que tu veux aller, pourquoi tu veux y aller. Et quelle énergie est-ce que tu vas, enfin, comment est-ce que tu vas faire pour te mobiliser sur une période aussi longue et aussi exigeante ?

Tiphaine Et puis, c'est loin. C'est quand même 2500 bornes. Tu vois, si tu as un petit coup de bouche, tu ne peux pas prendre un petit train et revenir le week-end, quoi. Tu vois, là, tu es tout seul. Ce n'est pas ta langue, pas ta monnaie, pas ton pays, enfin, tu vois.

Loïc Ouais. En tout cas, belle preuve de résilience et de détermination puisque tu es arrivé au bout. Mais alors, tu nous l'as dit tout à l'heure, il y a eu une petite pause. Sur tes six années qui se sont transformées en sept. Et alors, quand on en avait parlé, moi, j'avais… Alors, on ne se voyait pas à ce moment-là. On a la chance de se voir en vidéo. Mais j'avais ouvert de grands yeux quand tu m'avais expliqué ce que tu avais fait pendant cette année. Donc, je serais curieux de savoir si tu pouvais nous en dire un petit peu plus ce soir.

Tiphaine À la fin de ma quatrième année de médecine, j'ai 22 ans et je n'ai jamais pu expliquer pourquoi j'ai décidé de partir. C'était un sentiment instinctif tellement puissant qui, en fait, n'a fait que grandir pendant cette quatrième année de médecine. Je pense que je me suis sentie… Même si j'étais vraiment très entourée et qu'il y avait beaucoup de monde dans ma vie, en fait, je me suis sentie très seule. Et il y a un espèce de sentiment qui a commencé à germer et qui… Ouais, ça, qui s'est vraiment mis à grandir pendant un an. Et à la fin de quatrième année, j'ai dit « Bon, bah, j'arrête, quoi ». Mais tu vois, ce n'était pas « J'arrête parce que j'en peux plus, parce que médecine, c'est trop dur ». Tu vois, j'étais bien dans mes baskets. J'avais même des super notes à l'école. Mais c'était juste un espèce d'appel depuis la matière que j'ai jamais… Enfin, j'ai toujours pu le défendre, mais je n'ai jamais su l'expliquer. Et je me retrouve à 22 ans à dire « Écoute, voilà, j'ai besoin d'un an. Je prends un an, je prends une pause. Et donc, quand on me demandait « Mais pourquoi est-ce que tu veux t'arrêter ? », c'était trop bizarre parce que je n'arrivais pas à l'expliquer, tu vois. Je disais « Mais je le sens, tu vois. » Enfin, il y a un truc, c'est sûr. Et tu vois, pourtant, j'ai essayé de cristalliser tout ça, quoi. J'ai fait une retraite silencieuse au départ, à l'arrivée. J'ai écrit tout le long de ma quatrième année. J'ai écrit quasiment quotidiennement, tu vois. Et en fait, je me suis sentie linguistiquement complètement démunie. Et c'était ultra dur, tu vois, pour les gens qui t'aiment, pour les gens qui te soutiennent, pour les gens qui sont avec toi, qui font partie de ta vie. Et j'ai dit « Mais je suis désolée. » Il y a vraiment un… Ouais, c'est ça, c'est vraiment un appel depuis quelque part. Et j'ai tout lâché. Donc, je quitte médecine. Je quitte la Roumanie. Je lâche mon appart. Et je savais que je voulais aller au Moyen-Orient. Une fois de plus, sans aucune raison.

Loïc Et ça, c'était en quelle année ?

Tiphaine Bah, c'était… C'était en… C'était en… Je sais pas… 2018. C'est comme ça. Non, peut-être après, 2019. Enfin, il y a quelques années, quoi. Il y a deux, trois ans. Et donc, je pars au Liban. Je me débrouille pour avoir un stage à l'hôpital. Parce qu'en fait, si tu veux, ce qui est tout à fait normal, ma famille me disait « Bon bah… » Déjà, on a dû de mal à te suivre. Et puis ensuite, ok. Mais enfin, il faut que tu nous dises « Qu'est-ce que tu vas faire, quoi ? » Enfin, il faut qu'il y ait un fil rouge, quelque chose, machin, tu vois. Donc, moi, j'ai dû un peu articuler, tu vois, construire, si tu veux, une espèce de ligne conductrice qui guiderait mon année. Mais c'était très superficiel, tu vois. C'est comme si on… Bah, je te dis, on me demandait d'expliquer quelque chose que j'étais même pas capable d'expliquer moi-même, tu vois. Donc, je disais « Bon bah, j'ai qu'à faire ça, tu vois. » Mais c'était quand même très superficiel. Je trouve un stage à l'Hôtel Dieu, qui est l'hôpital principal de Beyrouth, au Liban. Donc, j'arrive à Beyrouth, je me trouve une coloc, je vais à l'hôpital, je m'aperçois tout de suite que c'est pas du tout là où j'ai envie d'être.

Loïc Ok.

Tiphaine En fait, j'avais un coloc qui était photojournaliste de guerre et qui, un jour, me propose de venir avec lui à Tripoli. Je le suis. J'arrive à Tripoli et j'ai vraiment eu ce sentiment qui est tellement rare dans la vie et je me sens tellement chanceuse de l'avoir vécu, quoi. Tu sais, t'arrives quelque part, t'es face à une scène et tu te dis « C'est ça. Tout ce que je cherchais, c'est là, tu vois. J'ai trouvé, quoi. » Et donc, en fait, c'était une asso qui bossait dans la construction sur la ligne de démarcation entre les affrontements sunnites et à la Ouite, donc à la frontière libano-syrienne. Et donc, tout de suite, j'ai tout lâché. Ma coloc à Beyrouth, l'hôpital, le stage, j'ai tout quitté, quoi. Et j'ai bossé avec cet asso pendant plusieurs mois. Et en fait, on reconstruisait des murs, tout était détruit. Et ouais, c'est ça, on construisait des murs, on faisait un peu du social. Mais en fait, on faisait, si tu veux, on bossait dans les deux camps qui étaient en train de s'affronter. C'est ça qui était super intéressant, tu vois, c'est qu'on bossait autant chez les sunnites que chez les Alawites. Donc, on reconstruisait des deux côtés tous les immeubles qui avaient été détruits par les bombardements. Puis, il y avait quand même encore vachement de tirs, tu vois, quand je me souviens. Et en fait, ce qui s'est passé, c'est que l'assaut est parti au bout de quatre mois. Donc, je travaille avec cet assaut pendant quatre mois, je m'éclate. ça avait vraiment beaucoup de sens ce que j'étais en train de faire et j'étais super heureuse parce que c'est unique. Tu as vraiment ce sentiment d'être là où il faut, au moment où il faut et de faire exactement ce que tu dois faire. Et en fait, au bout de quatre mois, l'assaut part parce que les conflits reprennent et que ça devient trop dangereux. Et en fait, ce qui s'est passé, c'est qu'ils organisaient des trucs pour les gamins. Et il y a un jour, ils ont organisé une espèce de petite colo de cinq jours pour les enfants qui vivaient là-bas. Et moi, c'était trop marrant. Donc, je construisais mes murs toute la journée et on me dit, écoute, Siffaine, il manque quelqu'un. Est-ce que tu peux venir nous aider pour cette colo de cinq jours avec les enfants ? Et en fait, inconsciemment, je pense que je savais déjà ce qu'allait m'arriver si j'y allais. Et je n'avais pas envie. J'ai dit, non, non, moi, les gamins, ça me saoule. Je préfère construire mes murs. Ça me va très bien, etc. Et on m'a dit, non, non, mais là, vraiment, on a vraiment besoin de quelqu'un. Donc, si tu ne viens pas, la colo ne se fait pas. Donc, je dis, bon, ok, donc, j'y vais à reculons. Et là, évidemment, arrive ce qui doit arriver. Je tisse des liens tellement puissants avec les enfants en cinq jours que c'était trop tard. On était en train de commencer à s'aimer. Le lien, tu vois, le lien vraiment se construit, prend sens, etc. Et donc, quand l'assaut part, en fait, j'ai dit, moi, je reste. C'était trop tard, je veux dire, là, le lien était tellement fort et il s'est construit de manière tellement puissante que je n'ai pas pu partir avec l'assaut. Et donc, je me retrouve toute seule à Tripoli. Pour le coup, c'était chaud parce que deux ans, les conflits avaient repris et puis de deux, je n'étais plus du tout encadrée. Donc, tous les trajets, il fallait que je change de trajet tous les matins, j'y allais avec une capuche. Enfin, tu sais, à Tripoli, tu vois, il n'y a pas un touriste, il n'y a pas un chrétien. c'est quand même... Ben, quand j'y étais, c'était la guerre, quoi, tu vois. voilà. Et donc, là, j'y reste pendant, je crois, deux mois. Je fais vachement de social. Il y avait une amie à moi que j'ai rencontrée au Liban qui s'appelle Nour et qui me rejoignait les week-ends parce qu'elle bossait la semaine et en fait, avec nous, on a monté un film, un documentaire qui n'a pas été diffusé pour des raisons politiques parce que ce que les gens livraient pouvaient...

Loïc Les mettre en danger potentiellement.

Tiphaine Les mettre en danger. Et c'était incroyable, quoi. On avait, sur la ligne de démarcation, il y avait un immeuble qui était complètement en ruine. Et en fait, on a invité les hommes et les femmes, ce qui est absolument incroyable, des deux camps qui venaient chacun à leur tour témoigner pour nous parce qu'ils nous aimaient. Ils ont accepté de faire ça, tu vois.

Loïc C'était ouf.

Tiphaine Et quand on faisait ça, les combats s'essayaient, il n'y avait plus aucune balle dehors. Donc, on a fait ça, ça nous a bien occupés. Et puis, on a aussi monté une pièce de théâtre qui s'appelle 16 heures où je ne sais plus comment vivre. Et ouais, où les protagonistes, tu vois, étaient assez représentatifs de qui il y avait. Bref, on a un peu articulé tout ça avec l'art. Et moi, ça m'a vraiment permis de survivre parce que je pense que je n'aurais pas été capable de m'en tirer sans ça, quoi. Et voilà, donc pendant deux mois, je suis là, je filme, j'écris, je fais du social, je vais acheter des médicaments, j'essaie de me débrouiller un peu comme je peux, mais c'est super compliqué parce que je ne parlais pas très bien arabe non plus. Écoute, je fais ça pendant deux mois et au bout de deux mois, ça devient trop dangereux pour moi parce que c'était quand même deux clans ennemis, tu vois, c'était quand même la guerre. et à partir du moment où, ce qui est normal, les gens t'aiment trop fort, quand tu passes du temps aussi chez l'ennemi, ça devient trop compliqué de t'aimer parce qu'ils veulent te protéger et en même temps, je pense qu'il y a aussi une forme de jalousie de pourquoi tu vas chez l'ennemi si on s'aime, tu vois, c'est rapidement devenu assez compliqué pour moi. Donc, je prends la décision de partir et je vais me réfugier en Jordanie. Donc là, j'arrive en Jordanie et je suis complètement paumée. Je suis à peine en train de réaliser ce qui s'est passé pendant huit mois et je fais du whooshing. Ça n'a pas de sens. Ok. Je suis dans un truc de construction écologique où je reste quand même quatre ou cinq semaines et donc, c'était trop stylé. On construisait des maisons mais avec que de la boue, quoi. C'était super long, c'était ultra dur physiquement. Moi, j'étais vidée de tout ce qui s'était passé avec les Syriens et les Libanais pendant tous ces mois et puis, je me rends compte qu'il faut que je parte aussi et je me dis je vais aller voir le désert un petit peu et puis après, je rentre en France. Je m'étais dit ça comme ça, j'avais conscience que ça n'allait pas trop ou que tu vois, genre, je faisais des cauchemars. Je ne me rappelais plus trop de ma famille. Enfin, tu vois, j'étais complètement à l'ouest, quoi. J'étais en mode post-traumatique, quoi. J'arrive dans le désert et en fait, tout de suite, je rencontre Zidane qui est un bédouin qui avait un camp à Wadhirom qui est le grand désert de Jordanie et en fait, dans le désert, je suis restée 15 semaines, quoi.

Loïc Wow. Ok.

Tiphaine Je me mets à bosser pour Zidane parce qu'il voulait construire un nouveau camp touristique et donc, comme du coup, comme j'avais cette skill de je sais construire des murs, je commence à, je bosse pour lui, quoi. Je fais son ciment, tu vois, je construis les infrastructures qu'il voulait et en échange, il m'héberge dans le désert et en fait, ce qui est cool, c'est que je suis devenue assez rapidement autonome et, et, et, tu vois, j'ai pu vivre vraiment toute seule pendant 15 semaines, quoi. Je m'étais construite, j'avais soudé un lit avec du métal pour que les scorpions ne viennent pas dessus et je l'avais mis en haut d'une montagne à Wadhirom, c'est connu pour ces roches, c'est pour les grimpeurs et du coup, j'avais mis mon lit en haut d'une espèce de colline de rocher qui était quand même à 30 mètres de hauteur, tu vois, et j'allais dormir dessus toutes les nuits à la belle étoile pendant, ouais, pendant 15 semaines et puis, je savais me repérer parfaitement avec les étoiles, tu vois, je connaissais toutes les constellations par cœur et du coup, je pouvais marcher la nuit en sachant que, tu vois, si j'allais au nord-ouest à 5 heures de marche, il y avait tel camp, après, je vais aller rencontrer tel truc, tu vois, enfin, je pouvais, avec la trace des serpents dans le sable, je pouvais savoir lequel était mortel, lequel était venimeux, avec le bruit des scorpions, je savais lequel c'était, tu vois, enfin, c'était dingue, quoi. Et donc, je reste 15 semaines là-bas et pendant ce séjour dans le désert, je construis un peu ce projet de, j'ai pas envie de rentrer en avion parce que, trop brutal et je décide de rentrer en vélo. C'est mon père. Et donc là, j'appelle mon meilleur ami qui est très athlète et je lui dis, ben, Antoine, t'as pas un vélo, je crois que je vais rentrer en vélo, quoi. Et du coup, il m'a, j'ai récupéré un de ses vélos et je suis pas part...

Loïc Tu l'as fait expédier, du coup, en Jordanie ?

Tiphaine C'est plus compliqué que ça. En fait, il est médecin aussi et on faisait nos études ensemble en Roumanie. Et donc, en fait, je suis allée chercher le vélo en Roumanie, je l'ai amené en Turquie parce qu'en fait, rentrer en vélo depuis la Jordanie, c'était pas possible parce qu'il fallait que je traverse la Syrie.

Loïc Donc,

Tiphaine c'était pas possible. Donc, j'ai dû partir de Turquie qui est le pays juste à côté. En l'occurrence, je suis partie d'Istanbul et voilà, j'ai fait Istanbul-Marseille comme ça.

Loïc Ok. Alors peut-être qu'avant qu'on rentre dans le détail du trip à vélo, tu parlais de cette phase où tu t'es rendu compte que t'étais un petit peu complètement perdu et que t'avais besoin du coup de, à nouveau, de changer d'air. Aujourd'hui, avec du recul, tu dirais que c'était dû à quoi ?

Tiphaine En fait, quand j'étais sur le front, j'avais pas tous ces moments où je pouvais me remémorer ce qui se passait. Pendant huit mois, ça a été de l'action qui a été violente, brutale, intense, avec beaucoup d'amour et en même temps beaucoup de départ parce que, tu vois, quand j'y repense, c'est vrai qu'il y a quand même des gamins qui sont morts dans mes bras, tu vois. En fait, tu te rends pas compte, tu vois, t'as pas le temps de, le soir, te dire, ah, qu'il a commencé de passer ma journée, tu vois, en fait, t'es tout le temps dans le feu et après, il y a eu ce départ où quand tu quittes les gens que t'aimes, il y a aussi ce trouble de, tu prends conscience aussi de, même si quand t'étais avec eux, ça te rendait heureux, tu prends conscience aussi à ce moment-là de ce qu'ils ont pu t'apporter et en fait, ce qu'ils représentaient et, et ouais, voilà, dans ce camp-là de construction écologique en Jordanie, en fait, déjà physiquement, c'était hyper dur et en fait, je me rendais compte que je tenais pas la route, tu vois. Pourtant, je suis assez sportive, en fait, on me demandait de faire des trucs toute la journée, de 8h à 20h et en fait, c'est mon corps, tu vois, qui m'a dit, mais t'es plus capable de faire ça, t'es plus capable de porter aussi lourd, de pleuver aussitôt, de dormir aussi peu, tu vois, en fait, c'est ça, c'est physiquement, je me suis sentie tout à coup hyper fatiguée et puis, ouais, après, il y avait les liens avec les gens que j'avais, tu vois, je sais pas, j'arrivais à appeler ma famille quand même un petit peu et puis, ouais, mes amis, tu vois, personne ne comprenait trop ce qui se passait parce qu'en même temps, je n'en disais pas beaucoup quand j'étais à Tricolet parce que je voulais, déjà, je n'avais pas beaucoup de moments de communiquer et puis quand je communiquais, j'avais envie d'inquiéter personne et ouais, tu vois, c'est donc les gens qui te disent mais attends, je ne comprends pas, tu fais quoi là, c'est quoi ce truc, etc. Il y a la fatigue physique et puis, je ne fais jamais de cauchemars et là, j'avoue, j'en ai beaucoup fait. Et donc, c'est à ce moment-là où je me suis dit, bon, attends, là, il faut que tu fasses un truc un peu chill, tu vas dans le désert une semaine, tu trouves un bédouin, tu fais une semaine de trek et tu rentres. Évidemment, ça, c'est absolument pas passé comme ça mais tu vois, l'intention, en fait, partait de là.

Loïc D'accord. Waouh. Ok. Ok, donc après, c'est cette semaine qui s'est transformée en 15, vient le temps du retour en France à vélo. la distance sur le papier, c'était quoi avant que tu prennes le départ ? 4000. Pour faire Istanbul-Marseille, 4000 ? Ouais. Waouh, ok. Et tu avais déjà fait du vélo avant ou c'était une première ? Jamais. Ok. Un classique. Excellent. Ok, donc tu décides de partir d'Istanbul pour rejoindre Marseille. Tu t'es donné combien de temps au moment du départ ? Écoute, je ne sais plus. Franchement,

Tiphaine je ne sais plus. J'avais quand même encore un peu de temps. Tu vois, il me restait quand même deux, trois mois avant de re-rentrer en médecine. Et au final, j'avoue, je suis allé beaucoup plus vite que prévu. J'ai mis 27 jours.

Loïc Ah ouais, quand même.

Tiphaine Donc au début, je ne faisais pas beaucoup, mais je suis quand même rapidement montée à 100, 120, 150 par voiture. Après, c'était un volet de route. ça veut dire que j'étais hyper légère. j'étais pas du tout chargée. j'étais pas du tout chargée, j'avais rien. En fait, comme il me restait... En fait, pour financer cette année de césure, j'ai fait un prêt étudiant. Parce que je ne voyais pas pourquoi c'était mes parents qui allaient financer ça. quoi. Et en fait, j'ai rien dépensé pendant 8 mois. Mais genre rien. Je ne sais même pas te dire comment je bouffais. J'ai rien dépensé. Et du coup, je me suis dit, écoute, tu prends pas de tente et tu dors comme tu es sur un vélo de route, tu vas toujours suivre une route. Donc tu dormiras chez l'habitant, dans des auberges de l'onest, machin. Et en fait, je me suis quasiment tout de suite fait voler comme d'hab tout. Donc passeport, argent, enfin, ma petite portefeuille, quoi. Tu vois, c'était même pas un portefeuille. J'avais tout dans un petit sac étanche, c'est tout ce mythe. Et je me suis fait voler ce truc, je ne sais plus, en Albanie ou au Kosovo, un truc comme ça. Donc je me retrouve au milieu des Balkans sans papier, sans argent et surtout sans tente. Parce que du coup, j'étais super légère. Donc j'avais vraiment, j'avais vraiment genre, un tee-shirt, un kawai, je crois que je n'avais pas de pantalon, une paire de chaussures, un pull, et c'est tout. Je n'avais rien pour faire la bouffe, rien pour dormir, je n'avais rien, quoi, tu vois. Et donc tout le reste du trip, je me suis fait héberger, je me suis fait héberger toutes les nuits. Bon, j'ai dû dormir, je ne sais pas, cinq ou six fois dehors, mais ça reste quand même assez négligeable sur ces 27 nits. Mais par contre, du coup, quand je te dis dehors, c'est par terre, la tête sur le vélo, pas de sac de couchage, pas de tapis de sol, tu vois, genre rien, quoi. galère. Et en fait, les gens me donnaient de l'argent, quand même. Et voilà. Ouais, après, c'était chaud de passer les frontières sans papier, ça j'avoue. Mais bon, j'ai un peu...

Loïc Mais comment tu as fait du coup ?

Tiphaine Bah... C'est dur, persuadé, convaincre. Enfin, je veux dire, il n'y a que ça, quoi, tu vois, tu te dis, voilà, je suis doulée, j'ai rien, je rentre chez moi, j'ai pas de papier et c'est passé pour toutes les frontières, quoi. En fait, on me demandait si tu veux d'aller faire un passeport provisoire, donc il fallait que je fasse un détour de 400 kilomètres, je leur disais, non, attendez, moi, j'en ai déjà encore donné l'affaire, là, ça va. Voilà, et c'est passé à chaque fois. Donc, j'ai clairement joué de mes privilèges d'être française. Enfin, tu vois, si j'avais été noire ou arabe, ça aurait pas été la même chose, faire, et voilà, j'en ai joué un peu consciemment, j'avoue.

Loïc Waouh, moi, ce qui m'impressionne, c'est le fait que tu te sois lancé comme ça, tu vois, et surtout la façon dont tu l'as fait. Enfin, je vois, tu vois, je suis en train de planifier deux, trois projets, là, dans un qui serait de faire une traversée de l'Islande, donc oui, il n'y a rien vraiment, enfin, c'est exotique, mais il n'y a rien de comparable avec ce que tu as fait en termes de dangerosité, de galère, etc. Et pourtant, tu vois, j'ai l'impression que je ne me sentirais pas d'y aller comme ça. Je suis en train de regarder, je fais l'itinéraire, je réfléchis au matériel que j'emmène, la bouffe, comment je vais faire. J'ai l'impression que toi, ça a été, j'écoute mon intuition, j'y vais et advienne que pour eux. je trouve ça hyper impressionnant. Donc, est-ce que c'est quelque chose que tu as forcé ? Est-ce que tu avais peur quand même au moment d'y aller ou est-ce que c'était pour toi, là encore, la chose à faire à ce moment-là ?

Tiphaine Ouais, non, c'est marrant mais je doute de moi sur plein de trucs mais ça, ouais, je m'en sens tout de suite capable. Alors évidemment, je n'en suis pas capable et d'ailleurs, tu vois, j'en ressors toujours avec des séquelles. Typiquement, sur le vélo, je me suis fait deux canals carpien. En fait, tu vois, sur un vélo de course, tu as les mains à 90, je suis arrivée à Marseille, je ne pouvais plus écrire, je ne pouvais plus ouvrir la porte de chez moi avec des clés, je ne pouvais plus me servir de mes mains. Comme médecin, c'est quand même un peu... À chaque fois que je pars en expé, en fait, comme je ne suis pas préparé pour la dose, si tu veux, de kilométrage ou de ce que tu veux, je termine toujours avec des séquelles et ce qui est fou, c'est que maintenant, en grandissant, tu vois, je commence à aimer cette phase justement du avant-départ où tu prépares ton expédition mais ouais, au départ, ouais, non, c'était ça et puis je me disais on verra. Après, si tu veux, je ne me disais pas je ferais 150 km par jour. Je me disais juste j'y vais et mon problème, c'est que, en fait, quand je suis seule et que je fais une expédition qui a un rapport avec le sport, j'ai très rapidement ce désir de performance qui, en fait, alimente quelque chose de super cool parce que, tu es efficiente et en même temps quelque chose d'assez malsain où ton corps n'est pas préparé à ce que tu lui demandes et pourtant, tu le fais quand même.

Loïc Du coup, par rapport à ce que tu dis, comment est-ce que tes expéditions ont évolué au fur et à mesure ?

Tiphaine Parce qu'après, en fait, typiquement, par la marche, maintenant, je sais combien de kilomètres je peux faire avant d'être dans le rouge. Je sais ce qu'il faut que je mange. Je sais combien de temps à peu près je peux tenir sans dormir. Après, la solitude, c'est encore un autre débat mais globalement, je pensais savoir jusqu'à combien de temps je pouvais tenir sans parler à personne ni sans croiser personne. Tu vois, c'est aussi avec toute l'expérience que tu accumules. En fait, après, tu as plein de petites rubriques que tu commences à connaître et tu fais des petits tiroirs et tu te dis bon, ça, c'est OK. À partir de là, je suis dans le mal et un peu ça pour tout. Mais ouais, le vélo, c'est vrai que je ne me connaissais pas très bien, tu vois. Surtout en vélo, en fait, parce que je n'en avais jamais fait et je pensais que le vélo, c'était facile. Enfin, tu vois, en fait, c'est hyper dur, le vélo. C'est hyper dur.

Loïc Ouais, surtout quand tu pars pour 2000 kilomètres avec un vélo qui n'est pas le tien et sur une route que tu ne connais pas forcément. C'est 4000. 4000, 4 000, 4 000. Oh, punaise. OK. Alors, j'ai une autre question qui me vient. tu as beaucoup parlé dans visiblement ce qui t'a marqué de façon positive et particulièrement intense sur cette année de césure, ça a été les rencontres. Tu parlais de tous les gens que tu as pu rencontrer, de l'amour que tu as ressenti et dont tu as pu bénéficier. Mais d'un autre côté, tu l'as dit, ça t'arrive apparemment fréquemment de te faire voler des trucs. Donc moi, je me pose la question, tu vois, comment est-ce que tu arrives à, alors je ne sais pas, c'est peut-être une question un peu futile, mais comment est-ce que tu arrives à garder cette confiance, à te dire, bon, là, tu vois, je viens de me faire piquer toutes mes affaires, mais ce n'est pas grave, demain, je vais quand même essayer de trouver quelqu'un qui acceptera de m'héberger.

Tiphaine Je crois qu'en fait, tu as répondu à la question. J'ai une confiance en la vie qui est absolument dingue, quoi. Et je me dis, sur le coup, c'est clair, c'est relou, tu vois. Et encore, j'avais mon portable, à vélo, j'avais mon portable, tu vois. Donc, mais ouais, non, je me dis, je ne sais pas, je me dis, bah voilà, écoute, c'est trop relou, c'est du matos, voilà, tu vas bosser, tu en rachèteras. Mais par contre, les gens que je vais rencontrer, ouais, c'est vrai que je fais hyper rapidement confiance à ceux que je croise sur mon chemin, quoi.

Loïc Ok, j'essaie de me rappeler de ça. Non, mais c'est tout bête, tu vois, c'est un truc, moi, je sais que j'ai beaucoup de mal avec cette notion de confiance, par exemple, selon où je voyage.

Tiphaine Avec les autres, tu veux dire ?

Loïc Avec les autres, ouais. Selon où je voyage, en fait, tu vois. Alors, je ne sais pas si c'est, je ne sais pas exactement d'où ça vient, mais j'ai plutôt tendance, si je repense à l'Amérique du Sud, très souvent, à moins que je sente vraiment qu'il y a un feeling, tu vois, avec la personne, je me dis, ouais, alors, celle-là, cette personne-là, c'est sûr, je peux lui faire confiance. Mais sinon, j'ai plutôt une tendance à me dire, bon, comment est-ce qu'ils vont essayer de m'arnaquer ? Tu vois, comment est-ce qu'ils vont essayer de me rouler ? Et du coup, mais c'est super intéressant, Scottity, parce que j'en arrive, au fil des ans, j'en suis arrivé à me demander si en fait, ce n'est pas moi qui du coup crée les conditions, tu vois ce que je veux dire ? Les conditions d'une relation dans laquelle il y a peu de confiance. Ouais, ouais, ouais. Et c'est pour ça que je te posais cette question de comment est-ce que tu fais pour à chaque fois rebondir parce qu'en réalité, quand j'analyse un petit peu, tu vois, il y a plusieurs fois où j'ai été un peu déçu par des personnes en qui j'avais confiance dans des voyages. Tu vois, des guides en montagne qui au beau milieu de nulle part à quatre jours de marche d'un village nous font un truc un peu pas terrible, terrible, tu vois, et ce genre de choses, tu vois, où des copains, des copines qui se font complètement dépouiller en plein jour par des chauffeurs de taxi avec qui ils travaillent depuis quelques jours et qui en fait, ça avait des faux chauffeurs de taxi. Tu vois, je pense qu'il y a toute une série d'histoires que j'ai engrangées et qui au bout d'un moment m'ont fait passer en mode attention, mais j'ai l'impression que toi, ce n'est pas du tout le cas donc c'est pour ça que je te posais cette question tout à l'heure.

Tiphaine Ouais, et en plus, moi, c'est super particulier. Enfin, non, c'est pas particulier mais c'est différent de toi à moi parce que je suis une femme et je suis très souvent toute seule, enfin, dans toutes mes expéditions, je suis toute seule en fait et du coup, tu as toujours, tu vois, genre, là, dans la traversée des Carpathes, quand j'étais en forêt, j'avais peur des ours et dès que je dormais près dans le village, j'avais peur des hommes et en fait, même aujourd'hui, je ne sais pas te dire de qui j'avais le plus peur, tu vois. Et ouais, non, en tant que nana, nana toute seule, c'est vrai que, je ne sais pas, en fait, j'arrive spontanément, j'ai un smile énorme puis j'ai un peu la tchatche et en fait, en quelques minutes, j'ai ce truc de je le sens, je ne le sens pas. Mais c'est vrai que par contre, je n'ai pas beaucoup de limites. En fait, dans la vie, de manière générale, vu que je n'ai pas beaucoup d'attaches, dès qu'il m'arrive un truc, je me dis, un, est-ce que tu le sens et deux, est-ce que tu en as envie ? Et si les deux réponses sont oui, c'est feu. C'est tes indicateurs ça. Oui, c'est ça. Et quand je rentre dans une famille ou je ne sais pas, je vois quelqu'un, j'arrive avec le smile, je fais, est-ce que tu en as envie ? Est-ce que tu le sens ? Bon, bah go ou pas. Mais ça m'est déjà arrivé qu'on me dépose dans des endroits et qu'on me dit, ah mais attends, mais dors là, ça va être trop bien, tu vas être hyper bien, etc. et en fait, j'arrive dans l'endroit, je me pose deux secondes et je ne le sens pas, tu vois, et je me dis, bah non, non, en fait, je ne vais pas du tout dormir ici, quoi. Et je reprends mes clics et mes claques et je vais ailleurs, quoi. Une fois de plus, je crois que je laisse un pourcentage de place à l'instinct dans ma vie qui est quand même très grand, voire peut-être trop. Je pense que 10% en plus de structure, ça serait pas mal. mais ouais, non, j'avoue que c'est l'instinct, quoi. Mais je suis d'accord avec toi que les conditions que tu donnes à la rencontre sont assez déterminantes pour le reste.

Loïc Bon, ça me rassure un peu de voir que, voilà, c'est de l'approche qui est différente, c'est pas juste que je n'ai eu pas de bol ou tu vois, c'est une question, c'est plus une question, j'ai l'impression, aussi de comment, comment est-ce que tu t'écoutes et comment est-ce que tu sens les choses.

Tiphaine Et la confiance en la vie, tu vois, je pense aussi, tu vois. Si tu pars de principe que ça va mal se passer, je pense qu'il y a plus de chances, la probabilité pour que ça se passe mal est quand même plus grande que si tu te dis, vas-y, ça va être cool, quoi.

Loïc Alors, tu nous parlais de, si je ne me trompe pas, de la dernière des expéditions en date qui a été, pour le coup, plutôt longue, là encore, et ça a été une marche à travers les Carpathes, donc là, tu as aussi décidé, si je me souviens bien, une fois que tu as eu ton diplôme en poche de revenir en France, mais voilà, l'avion, le train, c'était trop simple, donc tu l'as fait à pied, c'est ça ? C'est ça. Et donc là, comment est-ce que tu nous résumerais un peu cette aventure ? Comment est-ce que l'idée est née et à quoi est-ce que ça ressemblait ?

Tiphaine Alors, en fait, l'été d'avant, j'avais traversé les Alpes, donc c'est le GR5 ou la GTA, Grande Traverse des Alpes, qui fait du Léman à la Méditerranée, et du coup, cette année-là, la traversée des Carpathes, c'était en fait la seconde partie de ce retour qui s'est fait à pied. Et le projet, il est né, en fait, après mon année de césure, où rapidement, je me suis dit que j'avais envie de donner du sens à ce retour. Et puis moi, de manière générale, j'aime bien les traverser, tu vois. J'aime bien partir d'un point A, aller à un point B, et que les deux points A et B aient du sens et que tu les relis par l'effort. Ça, c'est un truc qui me plaît, tu vois. Genre, j'aime bien voyager comme ça. Et ouais, donc les Carpathes, c'est la plus grande chaîne de montagne d'Europe. C'est aussi la plus grande réserve naturelle d'ours d'Europe. Et...

Loïc Petit détail important.

Tiphaine Ouais, carrément. Et du coup, normalement, ça part de Serbie. Et bah moi, du coup, je suis partie de Roumanie puisque c'était là où j'étais. Et voilà, c'était un sentiment, je crois que tu peux même pas t'imaginer. Donc, j'ai envoyé toutes mes affaires par Atlas Cib, qui est la poste clandestine roumaine. Je les ai toutes envoyées à Marseille. Et genre, voilà quoi, j'ai pris mon sac de rando, j'ai fermé mon appart, j'ai fermé la clé, j'ai rendu les clés et j'ai dit, bon bah voilà, ciao quoi. Je rentre à coups. C'est vraiment incroyable. Et bah voilà, je me suis retrouvée en Ukraine assez rapidement. j'avais, en fait, j'ai eu de la chance, il y a un mec qui avait traversé l'Ukraine avant moi par ce chemin qui est donc la traverse des Carpathes où ils appellent ça là-bas le chemin européen de l'endurance. Et en fait, il avait écrit un topo et j'ai de la chance, il était français que pour l'Ukraine, mais ça m'a déjà vachement aidée. Donc en fait, j'ai trouvé ce type sur Internet, j'ai acheté son livre qui devait faire, je sais pas, ouais, tu vois, 30 pages quoi. Et en fait, dans ce livre, il y avait des cartes, papiers, et je suis partie avec ce truc. Et j'avais lu des trucs un peu sur l'Ukraine et c'est vrai que c'était dit partout que c'était la frontière européenne, enfin, de l'Europe à l'Ukraine qui était la plus compliquée à passer quoi. Tu vois, c'était dit partout que tu vas voir, tu sens tout de suite à l'instant où tu mets les pieds que t'es plus en Europe quoi. Et donc effectivement, je passe cette frontière assez rapidement et ouais, c'était une hostilité mais déstabilisante. Ah ouais, tout de suite. Et j'avais vachement de chance parce que, en fait, je parle roumain et après la guerre de 45, en fait, les pays du nord de la Roumanie ont été divisés et il y a beaucoup de... En fait, les premiers villages ukrainiens sont en fait habités par des Roumains. Donc en fait, la première nuit, j'ai réussi à me faire héberger par des Roumains qui habitaient là et ouais, ça m'a sauvée parce que je me sentais mais pourtant, pour que je me sente pas en sécurité, je crois qu'il m'en faut quand même pas mal. Autant là, c'était bizarre que je me sentais pas... Tu vois, la nuit commençait à tomber, les gens parlaient pas un mot d'anglais, tu vois, et puis, enfin, je sentais que je pouvais pas mettre ma tente, tu vois, genre, on me disait non, non, mais t'as pas compris, genre, dans la forêt, là, c'est vraiment très dangereux, il y a des gens qui font la teuf, enfin, genre, c'est connu pour vraiment pas être safe, tu vois, genre, parce que c'était avant que je... En fait, quand je suis arrivée en Ukraine, j'ai dû... J'étais pas tout de suite sur le chemin de la rando. Tu vois, il y a eu deux jours où j'ai dû un peu chercher avant de me mettre, quoi, tu vois, et donc, en fait, c'est ces deux jours qui étaient compliqués où, justement, je te parlais, je dormais à côté des villages et, en fait, tu te sens pas... tu te sens pas safe. Et du coup, je me suis fait héberger par une famille de Roumains et j'ai fini par trouver le départ du sentier et, et ouais, c'était trop marrant, quoi, c'est une immense porte en bois au milieu de nulle part, tu passes dessous et c'est genre l'entrée dans les Carpathes et, et ouais, tous les gens te regardent. Enfin, avant que je rentre dans ce sentier, déjà, il y avait des espèces de, je sais pas, des gens qui étaient là et qui me regardaient, enfin, tu vois, tout le monde a l'air de dire mais qu'est-ce que tu fais ? C'est quand tu dis que, dans un anglais que personne ne comprend, que bah, tu vas faire ça, enfin, personne ne te comprend, personne ne te croit, les gens disent que c'est pas une bonne idée, tout le monde te dit non de la tête, enfin, tu vois, t'as vraiment l'impression d'être un extraterrestre, quoi, et donc là, voilà, je rentre dans les Carpathes et tout de suite, tu te sens, c'est hyper particulier, quoi, j'ai, je crois que j'ai jamais rien fait d'aussi sauvage. C'est, en plus, j'ai commencé par, par de la forêt, et mes cinq premiers jours, ça a été cinq jours de forêt, mais tu sais, la forêt dont la beauté est anxiogène, tu sais, tu sais, c'est vraiment la beauté qui fait peur. Forêt super noire, super dense, tu t'avances, puis t'as l'impression qu'elle se resserre autour de toi, aucune visibilité, voilà, il y avait pas mal de panneaux, donc en ukrainien, donc évidemment, je comprenais rien, c'est pas le même alphabet, avec la seule chose que je pouvais piger, c'était qu'il y avait des pictogrammes d'ours partout, partout, et au bout de deux jours, je crois que je finis par trouver un panneau en anglais, qui dit, ouais, truc horrible, genre, un, ne soyez jamais seul, deux, connaissez vos limites, trois, soyez prêts aux situations d'urgence, quatre, soyez prêts aux températures extrêmes, enfin, tu vois, le truc où t'as pas du tout, t'as pas du tout envie de dire ce genre de bail quand t'es dedans, quoi, tu vois, et, ouais, tu vois, le départ du GR5 pour la traversée des Alpes, c'était genre, oubliez pas de prendre trois lits d'eau, mangez bien cinq fruits et légumes, tu vois, là, c'était vraiment genre, voilà, et, ouais, donc les débuts ont été assez durs parce que j'avais pas tout à fait compris, en fait, la, ouais, la réalité de ce que j'étais en train de faire, quoi, tu vois, moi, dans ma tête, c'était juste, je rentre à pied, et puis là, ça devenait vraiment, là, t'es au milieu des Carpathes, c'est hyper déconseillé d'être tout seul, et t'y es, quoi, tu vois, enfin, voilà, quoi, et les premières nuits ont été assez compliquées aussi, tu vois, je me rappelle très bien de ma première nuit où je vois une espèce de, donc, chemin, évidemment, bien évidemment, super mal indiqué, tu vois, parfois, il y avait des centaines de mètres où il y avait des troncs d'arbres tombés, et en fait, je devais enlever mon sac qui faisait quand même quasiment 17-18 kilos, et je devais le porter, enfin, tu vois, à travers les troncs d'arbres, enfin, tu vois, en même temps, c'était super, quoi, parce que j'avais vraiment ce sentiment que ça faisait des cent, enfin, tellement d'années que l'homme n'était jamais venu, enfin, tu vois, tellement que la montagne l'avait oublié, quoi, tu vois, enfin, t'avais vraiment ce sentiment de, t'in, il n'y a personne, et moi, je suis là, tu vois, c'était dingue, quoi, et ouais, les premières nuits, ouais, donc les premières nuits, je dormais, j'ai trouvé des espèces de refuges, donc c'est des espèces de cabanes, mais ouvertes, tu sais, il n'y a que trois murs, enfin, trois murs de bois, quoi, avec un toit, et ouais, les premières nuits, c'était super dur, quoi, parce que, bah, j'entendais des bruits, tu vois, mais c'est pas des bruits, tu vois, le petit sanglier, quoi, genre, la griffe sur le bois qui s'entend de manière, mais tellement claire dans le silence, les bruits d'un truc de 500 kilos, quoi, tu vois, genre, et tant, j'adore, j'adore, comment dire, quand on me dit que je fais quelque chose de déraisonnable, en fait, j'adore ça, ça m'excite, tant là, j'avais vraiment l'impression d'être à la frontière du c'est déraisonnable et ça m'excite, et c'est dangereux, et en fait, j'ai peur, tu vois, et en fait, pendant toutes ces nuits, j'avais vraiment l'impression d'être à la frontière du, je me demande si je suis pas en train de faire une connerie, quoi, et voilà, après, c'est dit partout qu'il faut faire vachement de bruit, qu'il faut vachement parler pour les ours, et, sauf que quand t'es tout seul, tu vois, tu parles de l'heure, et c'est seulement de la fin, tu vois, le reste se passe dans ma tête ou dans mon cœur, et, et du coup, ouais, je sais pas, le matin, je crois que je mettais de la musique, et puis, ce qui était fou, c'était que, c'est vraiment la première fois de ma vie où même en plein jour, tu vois, à 14 heures, tu peux, en fait, juste en traversant une forêt, enfin, même à 14 heures, je me sentais pas safe, quoi, tu vois, en plein jour, quand il y avait le soleil qui tapait, en fait, la forêt, elle se resserre tellement autour de toi, et j'ai pas croisé, j'ai pas croisé quelqu'un pendant, je sais pas, une semaine, quoi, tu vois.

Loïc Wow. Comment t'as géré ça ? Parce que tu parlais un peu plus tôt du fait que t'as tes indicateurs, tu vois, sur combien de kilomètres tu peux marcher, au bout de combien de jours est-ce qu'il faut que tu parles à quelqu'un avant de devenir complètement, tu vois, à cran. Là, pour le coup, t'avais pas trop le choix, si je comprends bien, t'étais pour le coup solo, solo, donc comment, comment est-ce que t'as, comment est-ce que t'as géré ça ?

Tiphaine En plus, j'avais pas de réseau, du tout, du tout, du tout. Et comment gérer ça ? Bah, en fait, un truc que tu vois, que j'ai appris pendant ce, pendant ce, cet expé, c'était que, bah, je savais que, en moyenne, comme j'aime beaucoup marcher, 35, c'est bien pour moi, tu vois, 35 kilomètres par jour, c'est bien. Et, et là, en fait, j'avais pas anticipé les nuits blanches. J'avais pas anticipé que j'allais pas dormir, parce que j'avais peur. Et, du coup, t'es fatigué, t'es plus fatigué. Après, bah, j'ai eu aucun moment pendant les 40 jours où je me suis dit, je suis foutue. Enfin, où j'ai eu, tu vois, tellement peur à m'en dire que là, c'était trop tard. Mais, il y a bien une petite dizaine de fois où j'ai eu peur pour ma vie, quoi. Et franchement, avoir peur pour sa vie, c'est exténuant, quoi. Parce que ça dure peut-être 10 secondes, mais en fait, pendant les, pendant les, 6 heures d'après, t'es mort, quoi. Tu vois, tellement t'as eu peur, quoi. Et, ouais, donc j'avais pas anticipé que j'avais pas dormi. Je savais pas trop ce que c'était que la peur, qu'avoir vraiment peur, quoi. Et, c'était pas forcément que par rapport aux ours, tu vois. c'était aussi, je sais pas, ouais, sur le topo, il dit qu'il y a une source et t'arrives à la source, en fait, elle est asséchée. Et du coup, bah, tu fais quoi ? T'as plus d'eau pendant, je sais pas, combien de kilomètres. Enfin, comment tu fais ? Du coup, ça veut dire que tu peux plus faire de bouffe. Tu peux pas manger le soir. Enfin, à part, tu vois, j'avais des barres de céréales. Mais moi, en fait, ce que je fais, c'est que je mange pas la journée de repas. en fait, je préviens l'hypoglycémie et en fait, tu peux boire à la demande, mais manger à la demande, en fait, quand t'as faim, t'es déjà en hypo. Donc, si tu manges, le temps que l'hypo remonte, tu vois, tu perds un peu du temps, quoi. Et du coup, moi, ce que je fais, c'est que je mange une demi-barre de céréales toutes les 45 minutes ou toutes les heures et du coup, je maintiens mon niveau de sucre dans le sang toujours un peu au taquet, quoi. Et le soir, par contre, je mange. Beaucoup, enfin, je ne sais pas, de la semoule, des moules chinoises, enfin, le genre de trucs qu'on mange quand on est en rando, quoi. Et ouais, là, t'as plus d'eau, tu vas pas gaspiller ce qui te reste pour manger, quoi, tu vois. Et voilà, il y avait de l'eau. Après, je me suis perdue plusieurs fois parce que c'est très mal. En fait, il n'y a pas d'indication en Ukraine. Il n'y a pas du tout d'indication. Les chemins sont pas du tout indiqués. Et comme ça fait tellement d'années que quelqu'un n'est pas passé, en fait, t'as vraiment ce... En fait, il y a des endroits où il n'y a plus de chemin, tu vois. Donc, tu dois faire... La nature a repris le dessus. Exactement. Tu fais qu'avec ta boussole. En l'occurrence, je n'en avais pas. Donc, je faisais avec le soleil. Je faisais avec le soleil et ça m'a vachement servie, d'ailleurs. Et ouais, une fois en Ukraine, je prends une mauvaise décision. En fait, je m'aperçois que je suis perdue, que j'ai plus de... Donc, ouais, en fait, c'est pas ça. C'est... Le topo dit, à cet endroit-là, vous rentrez dans la forêt et il vous reste 4 heures de marche dans le prochain village. J'arrive à l'entrée de la forêt, j'ai plus d'eau. Et je me dis, bon, écoute, c'est 4 heures, c'est que de la descente. T'arrives au village dans 4 heures, je sais que je peux tenir, c'est bon, tu vois. Et je commence dans la forêt et en fait, il y a un moment donné où je m'aperçois que je suis perdue, tu vois, qu'il n'y a plus de chemin, quoi. Et je me dis, bon, je vais faire chemin arrière, donc je vais remonter dans la forêt et je vais finir par retomber sur le chemin, tu vois. Et en fait, je commence à remonter et là, tout de suite, je sens que j'ai soif, j'ai la tête qui tourne. Et tu vois, en fait, quand t'es tout seul, c'est tout con, quoi, mais tu tombes dans les pommes, enfin, personne n'a rien à te chercher, quoi. Et du coup, je me dis, bon, il faut être pragmatique, je ne suis pas capable de remonter, tu vois, je ne peux plus monter, je suis à bout physiquement, je viens de faire 30 bornes, ça fait des semaines que je marche, je ne peux plus remonter. Et du coup, je prends la décision de, je ne sais pas si c'était la bonne ou la mauvaise, mais en tout cas, enfin, je prends la décision de couper à travers la forêt, puisque tout descendait, je me dis, bon, bah, tu ne vas faire que descendre et il y a bien un moment donné où tu vas arriver en bas. Évidemment, c'était une connerie. Et là, ouais, tu sais, c'est Platon qui dit l'instant des décisions, c'est une folie. Et tu vois, c'est tellement vrai, en un clinquant de doigts, tu vois, genre, tu choisis et tout bascule, quoi. Et ça, j'adore, j'adore, mais tu vois, là, en l'occurrence, je prends ces décisions, je fais 10 pas et je me dis tout de suite que c'était une connerie et que c'était trop tard, j'avais choisi, tu vois, je ne pouvais plus changer d'avis, quoi. Et donc là, évidemment, c'est l'enchaînement de ce qu'il ne faut pas arriver. Il se met à pleuvoir, je tombe, je m'ouvre le tibia. Enfin, voilà, quoi, j'ai galéré pendant 5 heures et là, ça fait partie d'une des fois où je me suis dit, là, si je ne réagis pas rapidement, je vais y passer, quoi. Et au final, je m'en suis sortie, quoi, tu vois, mais fois, j'ai vraiment galéré, quoi. Je suis tombée plein de fois, j'avais du sang partout, j'avais soif, du coup, j'ai dû boire dans des flagres complètement noires. Il pleuvait tellement que je n'arrêtais pas de glisser, la pente était tellement abrupte, quoi, que je n'arrêtais pas de tomber. En fait, elle était tellement abrupte que je devais me raccrocher aux arbres et en fait, quasiment désescalader la forêt. Et du coup, tu as 20 kilos sur le dos, quand même, tu vois, enfin, 18, et du coup, l'équilibre, il n'est pas le même. Il pleut, donc ça glisse. Enfin, ouais, voilà. Franchement, en Ukraine, j'ai quand même galéré plusieurs fois, quoi.

Loïc Et au final, ces ours, au-delà de cette aventure, qui avait l'air super sympa dont tu viens de nous parler, ces ours, tu as eu la chance, d'ailleurs, je ne sais pas si tu considérais ça comme une chance, mais tu en as vu ou tu as réussi à les esquiver ?

Tiphaine Non, j'en ai vu deux fois. J'en ai vu deux fois à la fin du voyage et pas dressé devant moi, mais les ours, tu vois, deux fois des gros trucs qui passent moins rapides et voilà, quoi. Aperçu. Mais ce qu'il y avait d'assez anxiolène aussi, c'était, je voyais les traces, en fait, tout le long du voyage, j'ai vu les traces d'ours dans le sol. Mais tu sais, ça, c'est vraiment, c'est ce truc dont je te parlais, tu vois, c'est vraiment la beauté qui fait peur, quoi, tu vois, c'est vraiment, ça me fait vachement penser, en tout cas, ça m'a évoqué, tu sais, les rapports à la beauté de Kant, tu sais, qui dit que t'as le joli, le beau et le sublime, et donc dans le joli, t'as ce sentiment assez confortable du c'est beau et tu vois, c'est gratifiant, le beau, ça fait pareil, tu vois, tu es face à quelque chose qui te fait ressentir des trucs et à la fois, tu te sens super confortable et le sublime, c'est ce que tu peux aussi rencontrer en alpinisme ou dans des grandes voies qui gazent vachement, enfin, en tout cas, et là, j'ai vraiment eu ce sentiment-là vu que ça me fait ressentir quelque chose mais il y a vraiment un sentiment d'effroi, tu vois, et donc quand tu marches et que t'es démuni de mots et de pensées tellement t'es face à quelque chose qui est beau et sauvage et je sais pas, tu vois, plusieurs fois, j'ai rencontré des troupeaux de chevaux sauvages qui sortent de nulle part, c'est absolument sublime et en même temps, là, bam, tu vois une trace de patte d'ours et en fait, c'est de l'effroi, tu vois, tu vois, c'est la beauté qui est tellement belle qu'en fait, t'en as peur.

Loïc Qu'est-ce que t'avais comme exutoire pour faire un peu sortir toutes ces émotions sachant que t'étais seule ?

Tiphaine Ben, j'avais l'écriture, j'ai écrit quand même tout le long et ouais, je sais pas si c'est l'autosuffisance mais c'est vrai que je fais jamais le tour de moi-même, quoi. Tu vois, c'est très rare où je me dis, bon, là, c'est bon, t'as tourné au fin de la fois autour du truc, t'as fait le tour, quoi, tu vois, je me lasse pas de réexaminer la connaissance, tu vois. Et ce qui, parfois, peut être dangereux du moins chez moi parce qu'en fait, je me suis aperçue que, dans la performance, j'ai un peu ce truc, je sais pas si t'as remarqué mais tu feras attention quand tu marches dans la rue et que tu penses à un souvenir qui est doux, qui est agréable, qui était calme, etc., en fait, tu vas ralentir le pas spontanément. Et si tu penses à quelque chose qui te révolte, qui te met en colère, en fait, tu vas marcher plus vite. Et chez moi, ce qui est dangereux quand je suis seule et quand j'ai ce désir d'efficience, c'est que marcher en pensant à quelque chose qui me révolte me fait rancer plus vite. Et tu vas plusieurs fois dans le voyage et tu me dis, non mais attends, là, stop, en fait, pourquoi tu penses à ça ? Ça te met en colère. Et en fait, voilà quoi, je crois que pour partir tout seul aussi longtemps, il faut vraiment accepter qu'il y ait, enfin, en fait, il faut avoir un consentement assez profond avec l'échec. Tu vois, et il vaut mieux consentir à ces moments de down en te disant, bon, ben voilà, ça représente moins de kilomètres, mais voilà, je pense à quelque chose qui me fait plaisir. Et je pense aussi que pour partir dans ces conditions-là aussi longtemps, il faut être dans une période de sa vie, ça, je l'avais clairement pas anticipé, où t'es en accord avec ce que t'es en train de faire. Tu vois, quand tu pars dans un truc aussi gros, je pense qu'il faut être vraiment dans un moment où tu te dis, bon, ben là, c'est cool, tu vois, je fais ça et je suis hyper en accord avec ça. tu vois, dans un moment où tout est pas forcément cadré, tu vois, mais où t'es bien. Et moi, je suis partie dans le feu, quoi, tu vois. J'avais, enfin, et ça, je l'avais pas anticipé, tu vois, j'avais un contexte familial qui était un peu compliqué, j'avais ces études de médecine qui me causent, enfin, ouais, qui me font un peu souffrir en ce moment et je suis de moins en moins d'accord avec ce qui se passe à l'hôpital, je sortais d'une histoire d'amour où je m'étais encore brûlée les ailes, enfin, tu vois, et en fait, tout ça, je l'avais pas anticipé et en fait, typiquement de J17 à J20, je n'ai pas arrêté de pleurer, je pouvais pas m'arrêter de pleurer et j'ai passé 3 jours, 4 jours, là, comme ça, à pleurer non-stop, tu vois, et je savais pas quoi faire pour m'arrêter de pleurer et tu vois, c'était horrible, t'es tout seul et tu te lèves, tu te lèves, tu pleures, l'année demie, tu pleures et en fait, ce qui est chaud quand tu pars tout seul, tu vois, c'est que moi, je suis mis sponsorisée, il n'y a personne qui me suit, enfin, tu vois, je fais ça, s'il y a un truc qui va mal, du coup, je peux m'en prendre vraiment qu'à moi-même, tu vois, et ouais, je suis vraiment passée par ces états psychiques pendant autant de kilomètres pendant autant de semaines, en fait, tu peux atteindre des états un peu de trans, tu vois, et moi, c'était pas vraiment, je peux pas l'associer à la trans, tu vois, c'était, je pense que le fait d'enchaîner les vues blanches et de marcher autant et d'avoir aussi peur et aussi soif, ça, si tu veux, accentuait en fait tout ce que je pouvais ressentir, mais ouais, il y a vraiment quatre jours où je me suis retrouvée face à moi-même et en fait, ouais, c'était, c'était vraiment pas agréable, mais en même temps, je suis vraiment contente de l'avoir fait, tu vois, et en fait, c'était comme si tous les événements auxquels je pensais étaient affichés devant moi de manière purement factuelle, en fait, il n'y avait plus aucun espace pour cacher quelque chose, tu vois, c'était là, et c'était, écoute, il s'est passé ça, t'as ressenti ça, point, tu vois, il n'y avait pas de, non, mais à ce moment-là, il s'est passé ça, donc ça peut expliquer, tu vois, genre en fait, tout était ultra scientifique avec une lumière hyper crue, tu sais, qui, tu vois, c'est plein de petits événements qui supportent super mal la lumière du jour de manière générale et que tu prends toujours soin un peu de, de dissimuler dans ton inconscient et là, tout a jailli, mais de manière, ouais, c'est ça, vraiment hyper clair, quoi, et ouais, ça, ça a été hyper compliqué à gérer, hyper, hyper compliqué à gérer, bah déjà, t'as ce sentiment d'échec, tu vois, tu t'es dit, non, mais attends, ça y est, t'es médecin, t'es en train de traverser les Carpathes, enfin, je ne comprends pas ce qui te rend malheureuse, quoi, tu vois, et c'est pour ça que je disais que quand tu pars tout seul, il faut vraiment avoir ce truc de, je consens à, quand ça va mal, dire, ok, ça va mal, tu vois, ça, ça ne m'était jamais arrivé en partant, même en partant plus longtemps toute seule, en faisant des trucs plus durs, ça, ça ne m'était jamais arrivé, donc je pense que c'est aussi contextuel, tu vois.

Loïc Ouais, c'est super intéressant cette notion de relation à l'échec, en tout cas, c'est quelque chose, j'ai vraiment l'impression que c'est peut-être générationnel ou peut-être justement parce que j'y prête plus attention qu'auparavant, mais j'ai l'impression que, de l'entendre beaucoup plus en tout cas, autour de moi, le fait que, voilà, quand tu pars au long cours, tu as forcément ce type de phase à gérer, et donc je trouve que c'est vachement, enfin, ça rend humble de voir que, voilà, relativement jeune quand même, toi, tu as eu, entre guillemets, à la fois l'expérience terrifiante et la chance incroyable de te retrouver pendant ces quelques jours face à toi-même, comme tu disais, où il n'y a plus vraiment grand-chose que tu peux cacher.

Tiphaine Ça ne m'étonne pas que tu as l'impression de ne pas en avoir beaucoup entendu parler parce que, en fait, je crois que ce n'est pas facile à dire et c'est encore moins facile de le témoigner. Parce que, déjà, ça demande un dispositif de parole qui est quand même, je crois, assez compliqué parce qu'en fait, il faut avoir conscience de ce qui s'est passé. et puis, ouais, tu vois, moi, je vivais ça comme un échec, tu vois, je me disais, enfin, tu vois, quand on me disait, ouais, alors, c'est comment ton truc, machin, en fait, j'avais du mal à ne pas dire, c'est trop cool, tu vois. En fait, il faut dire, non, là, c'est dur, je suis dans le rouge depuis trois jours, je n'arrive pas à m'en sortir, je ne sais pas comment faire, tu vois, il faut être, enfin, je ne sais pas comment t'expliquer, mais je... ouais, tu as presque de la honte, enfin, j'avais quand même, si tu veux, cette impression de faire quelque chose d'exceptionnel, mais, ouais, je crois que c'est compliqué, quoi, tu vois, et en fait, j'ai eu vachement de temps à réussir à dire que ce qui se passait, c'est qu'en fait, j'étais assiégée par toutes les vérités, tu veux, qui m'habitaient, dont j'avais visiblement conscience, mais que j'avais choisi d'oublier.

Loïc Waouh. Comment est-ce que tu digères, du coup, une aventure comme ça ? Tu dis que tu es revenu il y a peu de temps, parce qu'il y a la prise de conscience dans l'instant, je suppose, avec toute la dure réalité, tu vois, de ce à quoi tu étais confronté, le fait d'être seul, les conditions, enfin, la géographie, le terrain qui n'est pas évident, la météo, la peur, donc, il y a ce que tu vis à l'instant T, mais, après coup, une fois que c'est terminé, comment est-ce que tu fais en sorte de digérer ces prises de conscience ?

Tiphaine Parce que je crois que dans le voyage en solitaire, il y a, de manière plus ou moins consciente, la construction de plein de trucs qui sont en train de se faire et qui, chez moi, passent par un désir de communion, donc, tu vois, enfin, c'est aussi ce que dit Kant, tu vois, on dit toujours, c'est beau, on ne dit pas, je trouve ça beau, alors que pourtant, j'étais toute seule, tu vois, mais tu vois, spontanément, je me disais, c'est beau, tu vois, donc moi, j'ai ce désir de communion et qui passe par l'écriture et, et en fait, ouais, c'est la construction de tous ces petits projets qui sont plus ou moins grands et, bah, la prise de parole de ce soir en fait partie, clairement, et, ouais, il y a la relecture de, il y a la relecture des, relecture des textes, après, il y a le partage des textes et, voilà, après, il y a ce désir de quel interlocuteur tu choisis pour t'aider, juste pour en parler, est-ce que tu as envie de témoigner et puis après, voilà, il y a comment tu as envie de témoigner et moi, c'est vrai que j'ai vraiment ce désir de, je n'ai pas trop encore réussi à comprendre pourquoi, de laisser des traces, tu vois, moi, j'aime bien, mais même pas forcément pour les autres, tu vois, par exemple, le documentaire à Tripoli, personne ne le verra jamais, tu vois, ou la pièce de théâtre, en fait, personne ne le verra jamais, mais tu vois, c'est plutôt à titre personnel, en l'occurrence, ce soir, j'avais envie de parler, mais, mais ouais, j'ai vraiment ce désir de me dire, bon, écoute, ça a existé, tu vois, parce que parfois, c'est tellement fort qu'en fait, des années après, moi, je n'ai jamais ce truc de, j'ai peur d'oublier ce qui s'est passé, mais par contre, j'ai peur de plus pouvoir me rappeler de, à quel point ça a été fort et je trouve qu'avec les traces que tu choisis de laisser, en fait, que tu fais au hasard et je pense que c'est un bon reflet de ce que tu as pu ressentir.

Loïc Chaque question, les réponses, tu vois, invite à la réflexion, je suis un peu bouche bée là, donc je pense que j'aurais, il faudra que je réécoute l'épisode aussi pour moi le digérer, mais, bah écoute, tu parlais de partage et de laisser une trace, si je ne me trompe pas, tu avais peut-être préparé, justement, quelques-uns des écrits qui, que tu avais pondu, entre guillemets, sur les Carpathes, est-ce que tu voudrais en partager un ?

Tiphaine Alors, attends, je vais ressortir. Alors, peut-être pas sur les Carpathes, mais cette année, j'ai remonté la mer Rouge en bateau à voile et j'ai écrit quelque chose la veille de mes 25 ans que, ouais, je voudrais peut-être dire.

Loïc C'était avec Pierre Lary, d'ailleurs, la mer Rouge ? Non ? Rien à voir ?

Tiphaine Non, c'était sur la course aux équipiers avec un type super qui s'appelle Bernard. Ok. J'avais vachement envie de parler de médecine. À ce moment-là, c'est... Le conflit avait déjà commencé, c'était il y a quelques mois. Alors, 25 ans demain et je repense aussi à cette vocation qui parfois ressurgit des profondeurs, celle de soigner le monde. Cet appel qui se joue souvent de moi, et à qui je reste pourtant toujours fidèle, qui dispose de mon corps et de ma vie comme bon luchante, lui sans qui je ne pourrais vivre, qui me colle à la peau et qui ne me laisse pas tranquille. Lui que je voudrais haïr, mais qui dans les moments de grâce épuisse en une seconde tout le sens de ma vie. J'essaye souvent d'imaginer qui j'aurais été si il m'avait quitté. 25 ans demain, au tournant de cette vie déjà remplie de mémoires denses et je me demande toujours et encore la même chose à propos du monde, que peut-il voir en moi ? J'ai si souvent cherché refuge n'importe où, dans le ventre des montagnes où à 3000 je m'y sens comme chez moi et comme si j'avais habité la terre depuis toujours, dans les paroles des amis qui sauvent, dans les mots qui restent et sur la poussière des gestes quand on se dit au revoir, ou dans les bras du dernier homme que j'ai aimé. J'ai si souvent construit les mondes pour apprendre à prendre la suite. Tous ces abris qui guérissent mais qu'il faut pourtant apprendre à quitter. Je me demande aussi si aux 25 ans de demain on finit par trouver un refuge où on peut rester. Je m'imagine le prochain mais pour l'instant il est ici.

Loïc Merci Tiffen.

Tiphaine Donc tu vois, j'avais déjà ce truc il y a quelques mois où je pense que c'est aussi vachement lié à la Roumanie ou ce truc dont je t'expliquais où en fait quand tu pars aussi longtemps tu jongles entre les trucs que tu construis, tu pars tout le temps, etc. Et tu vois, je pense aussi vachement à ce départ dans les Carpathes qui je te disais a été assez... contextuellement chaotique et en fait je me suis aperçue que tous mes départs en fait que j'ai pu faire en expé que ce soit pour la traversée des Alpes, le vélo, du Moyen-Orient, même là, en fait c'est souvent motivé par un chagrin. Et je me suis dit que ça serait cool de partir parce qu'on est heureux, tu vois. Mais après je me demande est-ce qu'on a vraiment envie de quitter les choses ou les gens quand c'est précisément eux qui nous rendent heureux.

Loïc Ouais. Ouais, c'est une bonne question. C'est une bonne question d'un autre côté. Est-ce que, enfin tu vois, c'est toujours difficile à dire parce que je pense que c'est très personnel mais c'est clair que la question se pose, tu vois. Quand tu lis les récits de certains aventuriers qui disent que globalement en fait tout allait très bien mais qu'il y avait cet appel et qu'ils étaient conscients de laisser derrière eux des... Tu vois, je pense à Kimaphès, je ne sais pas si tu as lu, tu connais ? Oui. qui a fait, je crois qu'il n'a fait que deux bouquins mais absolument hallucinant et le deuxième quand il a fait deux ans de voyage en kayak avec son chien, il expliquait qu'en fait, tu vois, c'était pas... Il était dans une situation, tout était très bien, il avait un job, situation stable, etc. Mais il a eu cet appel donc ouais. Il est parti en connaissance de cause en sachant qu'il ne verrait plus sa famille, plus ses amis donc je ne sais pas mais ouais, en tout cas, c'est clair que la question se pose, tu vois.

Tiphaine Mais ouais, puis tu vois, c'est le dispositif dont je te parlais, c'est aussi hyper compliqué d'expliquer aux gens bah ouais, tout va bien mais tu vois, et on me demande souvent mais enfin, c'est cool là, pourquoi tu pars ? Pourquoi tu vas faire ça ? On pourrait le faire ensemble ? Tu vois, et en fait, ouais, c'est super compliqué de... Déjà de comprendre pourquoi tu veux le faire et après, la transmission du sentiment, elle est aussi... Elle est aussi vachement complexe, quoi.

Loïc Eh ben, super intéressant en tout cas comme conversation et peut-être pour conclure, on a parlé de toutes ces aventures complètement folles que tu t'es autorisé à vivre quand même super jeune et qui visiblement étaient hyper riches mais quelle est la suite pour toi ?

Tiphaine La suite pour moi ? Bah écoute, demain, je fais un convoyage, j'amène un bateau... j'amène un bateau en Corse. Excellent. Je vais faire ça pendant 20 jours à peu près et après, je commence à bosser chez toi en Suisse. j'ai trouvé un contrat d'un an aux urgences donc je pense que ça va être principalement des urgences de montagne ou de petits villages. Je vais construire ma vie dans les montagnes pendant un an et après, le projet, c'est de m'arrêter. pour... En fait, je me suis aperçue pendant les Carpathes que j'avais besoin de trois patrons dans ma vie pour être pleinement épanouie. Donc, un... un rapport avec le soin, quel qu'il soit. Donc là, ça va passer par l'hôpital et par les urgences. Un... un système, enfin, une entreprise créative, quelle qu'elle soit aussi. Donc ça peut être, je sais pas, un atelier d'écriture, une psychanalyse, un entretien comme ce soir, enfin, tu vois, elle peut passer par un cours de dessin, n'importe quoi et... et la construction de projets sportifs. Tu vois, c'est... j'aime beaucoup faire du sport de manière hyper régulière. Je sais rien faire, mais par contre, je touche un peu à tout et j'en ai vraiment besoin pour entretenir, tu vois, mon corps et pour avoir les idées claires, mais j'ai vraiment besoin de ce truc du tu vas monter un projet et tu vas le faire. Et donc là, je sais pas encore quelle va être la prochaine aventure. j'ai déjà plein d'idées, mais là, il faut que je me calme et que j'augmente le pourcentage de structure par rapport au pourcentage d'un sain. Un bon médecin, une bonne surchance, aujourd'hui, c'est en Suisse. Voilà, c'est ça la suite.

Loïc Excellent. Bah écoute, du coup, on se donne rendez-vous pour échanger sur les conclusions de cette prochaine grande aventure.

Tiphaine À dans un an.

Loïc Ça marche. Bah écoute, Tiffen, un grand merci pour ton temps, pour ce superbe partage. Tout le meilleur pour ton convoyage d'abord, puis l'installation en Suisse, surtout après. Et puis écoute, je plaisante pas, à dans un an pour le débris.

Tiphaine Merci Loïc. Merci Loïc.

Transcription automatique relue · susceptible de contenir des imprécisions.

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