Énora La Syrie est une grande partie de la guerre civile. Je suis vraiment quelqu'un fondamentalement attiré par le défi. La Syrie, pour moi, c'était le pays le plus fermé à l'époque. On ne pouvait pas se rendre en Syrie, surtout un militaire. Et toute ma carrière, je le réalise maintenant, a été bâtie de défi en défi en défi. C'est-à-dire que dès qu'on me disait « c'est impossible », là on lâchait les chevaux.
Loïc Hello, hello ! C'est Loïc Blanchard, le créateur et host du podcast indépendant Les Frappés. Je suis un ancien sportif de haut niveau, aujourd'hui reconverti en sportif aventureux, mais aussi entrepreneur, coach et préparateur mental certifié. Passionné d'outdoor et de défis en tout genre, j'ai voulu créer une communauté autour des valeurs de résilience, de dépassement de soi et de détermination, en vous offrant chaque semaine des conversations inspirantes avec des invités incroyables issus d'univers très variés. J'ai reçu aussi bien des athlètes olympiques que des entrepreneurs à succès, des aventurières professionnels ou encore des anciens des forces spéciales. Leur point commun, la passion pour leur projet et l'audace de se lancer. Alors fonçons ensemble découvrir mon invité de la semaine. Excellente écoute à vous les Frappés ! Bienvenue Enora sur le podcast !
Énora Bonjour, merci de m'avoir invitée !
Loïc Avec grand grand plaisir ! Je suis super content qu'on puisse échanger aussi rapidement après la publication de ton livre puisqu'on va en parler, moi en tout cas c'est comme ça que j'ai découvert ton profil, grâce à Louis de Mareuil qui s'occupe de la maison d'édition Mareuil Édition, avec qui j'étais entré en contact après avoir reçu Louis Saillant sur le podcast, donc un ancien effort spécial, et qui m'a envoyé un mail je crois début avril, puisque la sortie de ton livre si je me rappelle bien c'était le 4 avril.
Énora Il me semble, oui.
Loïc Et du coup quand j'ai vu le petit résumé qu'il proposait, je me suis dit ça serait juste génial déjà un que je puisse le lire et deux que je puisse échanger avec Enora. Et c'est chose faite, donc je suis absolument ravi. Donc merci encore pour ta disponibilité.
Énora Merci Louis.
Loïc Juste avant qu'on se lance, je vais quand même préciser quelque chose pour les auditeurs et les auditrices. Donc Enora, ce n'est pas ton vrai nom, et ce que tu racontes dans le livre c'est une expérience de 4 mois que tu as pu vivre, en l'occurrence en Syrie, en tant qu'officier d'enseignement. Mais du fait de ton activité, on va s'en tenir habituellement, on parle du parcours assez général, mais voilà, on fait un balayage un peu chronologique de la vie de mes invités. Là, du fait de ton activité, on va s'en tenir à ce que tu as vécu en Syrie, ce que tu racontes dans le livre et on ne pourra pas échanger sur ce que tu fais actuellement, puisque tu es toujours engagé ou ce que tu as fait avant la Syrie. Voilà, petite précision un peu inhabituelle, mais c'est la réalité quand on reçoit des invités qui font des choses incroyables, il faut s'adapter à leurs contraintes.
Énora Merci.
Loïc Maintenant que le cadre est posé, ce que je t'invite à faire, c'est peut-être nous expliquer brièvement quel a été ton parcours jusqu'à ce départ en Syrie en 2011, si j'ai bonne mémoire, 2011, et puis en quoi a consisté cette mission et dans quel cadre tu l'as fait, peut-être pour commencer par ça ?
Énora Alors, avant d'arriver en Syrie, j'arrive en Syrie en avril 2012. Non, pardon, j'arrive en Syrie en mai 2012. Et avant cela, ça fait déjà quelques années que je suis militaire et ça fait déjà quelques années que je connais la Syrie. Donc moi, je me suis engagée dans l'armée de l'air après mes études. À l'époque, je souhaitais absolument travailler au Moyen-Orient. Et après Sciences Po, j'avais pensé faire une pré-pénard, et puis tenter les concours du Quai d'Orsay, et puis avoir une carrière de diplomate au Moyen-Orient. Et j'en ai été détournée par un enseignant qui était ambassadeur lui-même et qui m'a dit deux choses intéressantes. Premièrement, qu'à l'époque, les femmes n'étaient pas envoyées comme ambassadeurs au Moyen-Orient. Par ailleurs, je n'avais aucune connexion familiale, ni quoi que ce soit, aucun réseau. Donc c'était quand même un peu compliqué, en admettant que je sois prise d'ailleurs au concours. Et puis surtout, il m'avait dit quelque chose, mais je n'ai compris qu'après, c'est que je suis sans doute très malheureuse au Quai d'Orsay. Et que ça ne me convenait pas du tout. Et il a eu, je pense, tout à fait raison. C'est pas forcément mon ADN, en fait. Donc je me suis engagée et j'ai découvert la vie militaire. Et quand j'ai découvert la vie militaire, ça m'enchante tellement. C'était pas facile à cette époque-là. Moi, j'étais une des premières femmes à avoir un recrutement un peu à part. Ça m'a tellement emballée cette vie militaire, les OPEX, les interventions extérieures sur le terrain. En plus, moi, j'ai beaucoup de chance. Il se passe toujours des choses quand je vais quelque part. Donc, comme je dis dans le livre, la terre brûle sous mes pieds. Alors, il y en a qui trouveraient ça inconfortable. Moi, je trouve ça tout à fait passionnant. Et donc, mon rêve moyen-oriental, ça n'était pas un problème qu'il soit un peu repoussé dans le temps. Que ça vienne dix ans plus tard. Parce que j'ai connu les Balkans, la Bosnie, l'Afrique. J'ai fait beaucoup de missions passionnantes. Et puis, j'ai eu une occasion que l'armée offre à certains officiers. C'est-à-dire de retourner en fac. Et pendant deux, trois ans, d'être détachée de l'armée et d'étudier. Et moi, je suis allée à l'INALCO, à Langso. Ce qui m'a permis enfin de commencer à bien m'acculturer à la langue, à la culture, à l'histoire des pays du Moyen-Orient. J'ai également fait en même temps le DEA à Sciences Po de Gilles Kepel à l'époque. Donc, c'était très complémentaire. C'était très riche. Et j'ai fait ça pendant trois ans. À l'issue, j'ai eu une chance phénoménale. J'ai pu rejoindre une mission de maintien de la paix des Nations Unies au Moyen-Orient. Qui s'appelait l'ONUST. Et cette mission a été implantée dans cinq ou six pays. Ce qui fait que j'ai pu voyager tout mon sou pendant plusieurs années. Donc, dans ce moment-là, l'armée vous prête à une organisation internationale. Elle peut prêter des officiers à l'OTAN. Elle peut prêter des officiers à l'ONU. Elle peut prêter des officiers à certains pays. Et puis, elle le récupère quelques années plus tard. Et moi, c'est ce qui s'est passé. Et donc, ça m'a permis de bâtir une culture terrain, en fait, que je n'avais pas. J'avais une culture théorique. J'ai bâti là, ma culture terrain. Je l'explique un peu dans le livre. Ce que j'ai fait. De quelle façon je me suis débrouillée. De quelle façon j'ai appris. J'ai beaucoup voyagé. Et quelques années plus tard, j'ai pu postuler pour un poste de nouveau à l'ONU. Aux Nations Unies, à New York. Donc, à tout autre niveau, en fait. Loin du terrain. Et de la même façon, de façon tout à fait extraordinaire que d'ailleurs je n'explique pas dans le livre, je me suis retrouvée de nouveau sur le terrain dans différents pays. Je suis retournée en Syrie. J'ai vu beaucoup de choses évoluer, en fait, entre 2004 et cette époque. On est à peu près en 2010. Les printemps arabes dans les autres pays sont en cours. A partir de 2011, la Syrie elle-même connaît son propre début de révolution. J'y retourne aussi à ce moment-là. Je vois d'autres changements que j'explique aussi dans le livre. Et en 2012, alors que le pays est en train de basculer dans la guerre et que tout le monde est très inquiet sur ce qui va arriver à la Syrie, le Conseil de sécurité parvient à obtenir un accord d'abord des Russes, mais aussi de Bachar et des rebelles. À mon avis, pas les bons rebelles. Ça a été le problème. Mais enfin des rebelles pour un cessez-le-feu et peut-être revenir vers une situation de paix. Et dans ces moments-là, ce que fait le Conseil de sécurité, c'est qu'il crée une mission de maintien de la paix, qui peut être armée, qui peut être désarmée. Mais la nôtre a été désarmée, c'est tout ce qu'on nous a autorisé en fait à faire. Et j'ai été demandée par le général qui commandait cette mission, qui m'a demandé à la France en fait, qui a demandé à l'ambassadeur français qui était au Conseil de sécurité, de m'emmener avec lui. Et c'est ainsi que je fais un petit passage par le bureau de Kofi Annan à Genève, le temps que d'ailleurs mon visa soit signé par le président syrien et son service. Et puis, je crois que c'est le 22 mai, me semble-t-il, de mémoire, où j'arrive à Damas.
Loïc Waouh ! Quel parcours ! Alors peut-être avant qu'on rentre dans le vif du sujet sur cette expérience en Syrie avec la MISNUS, donc c'est l'acronyme de la mission de l'ONU en Syrie qui était chargée. C'était ce qu'on appelle une mission d'observation ou une mission de maintien de la paix ? Est-ce que c'est la même chose ou il y a déjà une différence entre les deux ?
Énora Non, il y a plusieurs sortes de missions de maintien de la paix. D'accord. En général, les missions de la paix, dans ce qui se passe sous l'habitre 7, c'est-à-dire que ce n'est pas de l'imposition de la paix. Donc quand c'est du maintien de la paix, il y a deux parties, les deux belligérants se disent, c'est en train de très mal se passer, ça peut très mal se terminer, ou bien sont déjà dans une guerre mais décident d'essayer de s'en sortir. Et dans ce cas-là, l'ONU envoie des observateurs. Dans un certain nombre de cas… Alors le mandat peut être plus ou moins robuste, comme disent les Nations unies. Lorsqu'il est robuste, les observateurs sont armés et dans certains cas, peuvent faire usage de la force ou pour se défendre, ou pour défendre leur mandat, notamment protéger les populations, ce genre de choses. Et ensuite, il y a des missions d'imposition de la paix qui sont beaucoup plus rares à obtenir, puisque, en général, les pays ne sont pas forcément d'accord, les belligérants ne sont pas forcément d'accord. Elles sont sous chapitre 7, elles sont armées, et ce n'est pas du tout ce que nous on a fait. Donc nous, on s'est trouvés 300 observateurs. Alors l'ONU n'aime pas le mot officier renseignement, parce qu'il est trop connoté espion, agence secret… Bon voilà, ce n'est pas du tout ce qu'on fait, alors que c'est très ouvert. Et donc, ils nous appellent des observateurs, mais c'est exactement la même chose. Et nous, nous étions des armées, et nous étions donc bérets bleus, des observateurs qui seraient armés seraient casques bleus. Nous, nous étions des armées.
Loïc D'accord. C'est intéressant ce que tu dis sur cette connotation officier de renseignement, parce que ça a été ma réaction tout de suite. Quand j'ai lu le résumé de Louis, j'ai lu officier de renseignement, j'ai pensé en fait DGSE, tu vois. Un peu le raccourci typique, j'imagine, mais…
Énora Surtout si j'avais été au BSE, je n'aurais pas fait le livre, et je ne serais pas à les mêmes activités.
Loïc C'est ça. Donc, j'ai fait une classique là sur le podcast, j'ai ouvert une parenthèse dans une parenthèse que j'ouvrais, mais ma question initiale, ça allait être… Enfin, ma remarque initiale, ça allait être que sur ce podcast, le fil rouge, si tu veux, des thématiques, on en avait un peu parlé, c'est la résilience, le dépassement de soi, la détermination. Il y a déjà quelque chose qui m'a fasciné dans ton parcours, avant même de parler de l'expérience de la Syrie, ça a été finalement le parcours que tu as réussi à te construire, en dépit de ce que tu expliquais, le fait que tu n'avais pas de connexion, que tu es une femme, et donc par rapport à ce que tu aspirais à faire, visiblement, je ne sais pas si c'est toujours le cas, mais à l'époque, visiblement, ça posait problème. Mais ce que j'ai trouvé vraiment impressionnant, c'est de voir que finalement, tu as réussi à te construire un parcours… Enfin, je ne sais pas s'il est hors norme dans le monde des officiers de renseignement, mais qui pour un civil a l'air complètement incroyable, extrêmement riche, et que ça, tu le dois quelque part qu'à toi-même. En tout cas, moi, c'est ce que je comprends, c'est que c'est toi qui as réussi à te mettre en place toutes ces expériences, reprendre les cours, te spécialiser, et saisir les opportunités au vol.
Énora Oui, oui, oui. Alors, il y a des mains qui se sont tendues, je ne serais pas arrivée toute seule, mais il n'y en a pas forcément eu beaucoup tout le temps. C'est tout à fait atypique, particulièrement dans l'armée de l'air, au point d'ailleurs que c'est drôle, parce que quand mon livre est sorti, alors maintenant, avec la presse qu'il y a eu, j'imagine que certains ont pris conscience que j'existais, mais la première réaction de certains officiers de l'armée de l'air quand c'est sorti, c'est de dire que c'est impossible. Elle n'existe pas, et son parcours est impossible. Donc, j'existe. Ah oui ? Oui, oui. Il est préfacé par deux généraux de l'armée de terre, mais qui me connaissent très bien. J'existe, en fait. Je ne sais pas. Mais ça a été la réaction de l'armée de l'air. Et en fait, effectivement, ça a été un long parcours de résilience, parce que d'abord, moi, je n'avais personne de ma famille qui était militaire, dont je ne connaissais pas du tout. Deuxièmement, j'ai trouvé assez peu de camaraderie, initialement. Mais la raison en a été que je faisais partie d'un… Dès le départ, je n'étais pas sur les bourrailles, en fait, par rapport au cursus standard. Et j'ai fait partie de plusieurs catégories qui étaient assez méprisées. Donc, dans l'armée de l'air, je n'étais pas pilote. J'étais une femme à l'époque. C'est quand même il y a 25 ans. J'étais recrutée sur diplôme. Donc, je n'avais pas passé les concours pour être élève officier. Je n'avais pas de lycée militaire, ce genre de choses. Et en plus, j'étais littéraire. Et ça, ça n'a pas été loin d'être 100% de ma catégorie à un moment. Ce qui fait que, en étant sur ce… Je pense que l'institution souhaitait, d'après ce qu'on m'a expliqué par la suite, recruter ce genre de profil de façon un peu théorique. Mais lorsque je suis arrivée dans l'institution elle-même, je n'étais pas du tout la bienvenue, pour pas mal de raisons, qui relèvent d'une de ces quatre catégories. Et donc, ça a été un long chemin de résilience. Alors, c'est simple. Moi, ce que j'ai trouvé à faire, c'est tout. Je postulais pour tout. Tous les exercices, tous les déplacements, tous les salons, tout ce qui était ingrat, je postulais. De toute façon, je n'aurais rien eu d'autre. Donc, je postulais pour tout. Les missions, c'était toujours pendant les vacances d'été ou à Noël. Je n'ai jamais, pendant 15 ans, su ce que c'était qu'un pont au mois de mai. Moi, j'étais toujours en mission. Et je prenais toutes les missions dont personne ne voulait. Et c'est là que je dis que j'ai quand même une bonne étoile, une bonne étoile parce que c'était des missions ennuyeuses, pas flatteuses. Et il se passait toujours quelque chose de vraiment historique et de vraiment majeur. J'ai connu des coups d'État. J'ai connu tout un tas de choses, des guerres, des choses. Et petit à petit, j'ai énormément appris. C'est pour ça que je parle de ma caisse à outils. Alors, je postulais pour tout. Je ne savais pas toujours ce que ça allait me donner ensuite comme compétence ou ce que j'en ferais. Mais j'apprenais, j'apprenais autant que je pouvais. Et chaque fois que j'apprenais quelque chose, je me disais « J'ai un nouvel outil dans ma caisse à outils ». Et au bout de 10, 15, 20 ans, on a une caisse à outils qui est complètement différente des autres, qui est un peu extrême et qui permet de faire bien plus que d'autres pourraient ne faire. Et puis, je pense que j'ai un caractère à ça.
Loïc Ben écoute, moi, ça fait partie de ce que j'ai retenu en lisant ton livre. Au-delà des récits haletants dont on va parler de ce que tu as pu vivre sur le terrain, ça a été finalement… On ne connaît pas et on ne connaîtra pas la suite de ton parcours, tu vois. Mais moi, ça m'a quand même un peu donné l'impression par rapport à ce que tu expliques sur tes aspirations de travailler au Moyen-Orient, etc., au début du livre. Ça m'a donné l'impression que tout ce cheminement que tu as fait à la force de ta propre volonté, avec quelques mains tendues mais quand même globalement beaucoup d'obstacles, tu as permis d'arriver à une sorte de… tu vois, l'apothéose qui a été la misnus. Donc voilà, je ne sais pas si on te l'avait déjà dit, mais moi, ça a été une des choses que j'ai retenues du livre, c'est cette sorte de leçon que quelque part, voilà, il faut se construire sa boîte à outils et ça peut passer par des expériences qui ne sont pas forcément les expériences auxquelles on avait pensé ou qui nous font rêver mais qui, in fine, avec l'effet composé, finiront par porter leurs fruits et nous permettre d'arriver là où on rêvait d'être.
Énora Oui, puis la boîte à outils, c'est aussi soi-même en fin de compte. Oui. Et il y a beaucoup d'expériences dans la boîte à outils qui sont tout à fait déplaisantes ou pas du tout agréables mais chaque fois dans les pires moments, je me disais, c'est pas grave, c'est pour la boîte à outils et je sais que, comme tu l'évoquais, il y a eu quand même beaucoup d'obstacles et à un certain moment, je me suis dit, et parfois, c'était trop, je me disais, c'est trop d'obstacles. Et puis, quand j'étais vraiment confrontée à des choses très dures, notamment très déplaisantes de la part de certains autres militaires ou de certains groupes, je me disais, je me mettais en situation de tout perdre. J'acceptais de tout perdre et je gagnais tous mes combats.
Loïc Waouh. Est-ce que tu dirais que ça reste aujourd'hui l'expérience des femmes qui rejoignent, alors là, en l'occurrence, toi, c'est l'armée de l'air, mais est-ce que tu penses que les mentalités ont évolué et que l'institution aujourd'hui valorise beaucoup plus des profils comme les tiens ?
Énora Comme les miens, non. Il n'y en a pas beaucoup non plus, comme les miens, non. Mais elles valorisent certains profits, notamment les femmes pilotes. Ok. Alors, c'est très bien parce que moi, j'ai vu la première femme pilote arriver. C'était quand même très, très compliqué pour elles et pour celles qui ont suivi. Mais il n'y a pas que des femmes pilotes dans l'armée de l'air. Il n'y a pas que des femmes pilotes dans les armées. C'est une toute petite catégorie qui est très bien valorisée, mais il n'y a pas qu'elles. Et les autres, c'est plus difficile déjà à valoriser. Mais une fois qu'on a dit ça, l'institution a énormément changé en 25 ans. Pour ce que je vois dans l'armée de terre, je travaille par mon profil, je suis plus souvent amenée à travailler avec l'armée de terre. Donc, je vois un peu mieux les choses dans l'armée de terre. Les jeunes filles qui arrivent aujourd'hui, elles sont beaucoup plus physiques qu'on l'était. Elles sont… Enfin, c'est vraiment une question générationnelle. Les jeunes femmes aujourd'hui ont toutes sur leur téléphone des applis de coaching, de sport, de nutrition, de tas de choses. Et ça, on le sent quand elles arrivent. Elles sont dans leur tête bien plus affûtées physiquement et un peu psychologiquement que nous on était à l'époque. Où on allait mourir autour d'un stade à essayer de courir. On se jetait dans l'eau froide de la piscine municipale. Et on se disait, quelle horreur, on n'en peut plus. Et c'était tout. Il n'y avait pas ce culte du corps qu'il y a aujourd'hui et qui rend quand même les choses beaucoup plus faciles. Et ce que je vois, que les filles qui arrivent et qui sont autorisées par l'institution maintenant à rejoindre un nombre considérable d'unités qui n'y avait pas à mon époque ouverte aux femmes, elles sont très déterminées. Elles ne se rendent pas très bien compte du combat qui a été mené avant elles. Mais elles arrivent par la technique à compenser la différence musculaire, de force musculaire souvent. Il y a beaucoup de choses qui ont changé dans cette génération-là. Et par ailleurs, leurs camarades eux-mêmes, garçons, ne toléraient plus, je pense, ce qu'il a été toléré à notre époque. C'est vraiment une nouvelle génération. Et puis, quand je vois tout ce que l'institution a ouvert comme porte, comme unité, comme régiment, je me dis que si j'avais l'âge aujourd'hui de m'engager, je m'engagerais, mais j'aurais sans doute un tout autre parcours. Je suis assez envieuse de toutes les unités qui ont été ouvertes.
Loïc Intéressant. J'imagine que c'est une excellente chose de voir que des structures, peut-être, en tout cas, qu'en tant que civile, on imagine comme étant extrêmement rigide, très attachée aux traditions, etc., de voir que finalement, elles évoluent aussi et tant mieux. J'imagine qu'il vaut quand même mieux attirer des jeunes générations plutôt que d'avoir des places qu'on ne peut pas staffer parce qu'il n'y a juste personne qui est intéressé pour le faire. Donc, plutôt positif, j'imagine. Super, en tout cas. Et ça me fait penser, tu vois, je crois que c'était, je ne sais plus si c'était avec Louis, je crois que c'était avec Louis Saillant qu'on échangeait sur, ou peut-être qu'il en parlait dans une de ses interviews, je ne sais plus si c'était sur le podcast ou pas, mais on parlait de ça, de la place des femmes justement dans les unités de Force spéciale. Et il expliquait qu'à ce jour, enfin en tout cas, je crois que ce n'est toujours pas le cas, qu'il n'y a toujours pas de femmes dans les commandos marines, mais que c'est typiquement, en fait, que c'est la sélection, que ce n'est pas du tout l'armée qui l'interdit, mais c'est que ça reste aujourd'hui les épreuves qui sont les mêmes depuis la création des commandos, les épreuves de sélection, le stage notamment, qu'il n'y a pas encore de femmes qui ont réussi à passer les épreuves du stage, mais qu'il y a de plus en plus de candidates. Donc ça, je trouve que c'est aussi intéressant de voir qu'il y a des femmes de plus jeune génération qui sont attirées par une formation où typiquement, on pourrait penser qu'il y a tellement une connotation masculine que finalement, aucune femme se présente.
Énora Je dirais que c'est quand même l'institution qui fait les tests. Oui. Donc elle met là-bas où elle veut. Les tests sont très axés sur la force musculaire et la taille. Oui. Bon, donc c'est une première chose. Alors la force musculaire, il ne faut pas se tromper. Les commandos en ont besoin. C'est quand même très, très physique. Les sacs qui portent sont quand même des croix par moment. Mais effectivement, oui, je pense que les femmes viendront. Ce ne sera pas facile pour elles. Même avec un changement d'époque, ce ne sera pas facile. Mais voilà, il y aura des pionnières. Tant qu'elles seront bonnes dans tout un tas de domaines techniques, on sait que les femmes tireuses d'élite sont excellentes par exemple, dans tout un tas de domaines. Donc elles se font leur place. Voilà. Il y en aura, oui, je ne suis pas inquiète. Et puis je comprends qu'elles soient très attirées par ça. Oui. Et encore une fois, tout ce culte du corps, du sport, etc. font qu'elles sont beaucoup plus proches d'entrée que nous ne pouvions l'être. Oui. Ah oui, bien sûr.
Loïc Super. Alors, si on rentre dans le vif du sujet, la misnus. Donc, tu nous expliquais que tu es arrivé en Syrie en mai 2012. Oui, autant pour moi, c'est que j'ai ton livre entre les mains. Et donc, c'est que le début du, pas du conflit, mais du, je ne sais pas si on… Oui, le début du printemps arabe, on va dire, en Syrie, c'est mars 2011 avec ce graffiti sur un mur d'école qui déclenche des manifestations d'abord pacifistes, puis qui bascule après dans un conflit un peu plus violent jusqu'à la guerre civile. Donc, tu es arrivé en Syrie en mai 2012 dans le cadre de cette mission d'observation de l'ONU. Mais tu nous expliquais que tu y étais déjà allé avant. Et moi, ce que j'ai compris dans le livre, c'est que tu étais quand même… Tu avais une relation quand même un peu spéciale avec la Syrie. Moi, j'ai eu l'impression que tu étais un peu amoureuse de la Syrie que tu avais connue avant 2012. Donc, est-ce que c'est le cas ? Et si c'est le cas, qu'est-ce qui fait que tu avais cet attachement particulier à la Syrie ?
Énora Alors, je t'ai laissé dire tout ça… J'ai dit une bêtise. Non, non, pour que tu puisses le conserver. Non, tu n'as pas du tout dit de bêtise. C'est moi qui n'ai pas complété tout à fait la fin de ta question sur les commandos. Il n'y a pas de femmes dans les commandos, mais il y a des femmes dans les forces spéciales.
Loïc Oui.
Énora C'est-à-dire que dans le commandement des opérations spéciales ou dans les forces spéciales ou sur le terrain, des femmes partent. Il y en a très peu. Elles ont des places très atypiques, mais il y en a qui partent. Et ça se passe très bien sur le terrain avec les commandos pour les rares qui y parviennent, mais parce qu'elles ont des compétences très, très spécifiques à un moment donné et que justement, les hommes n'ont pas à ce moment-là ou le groupe n'a pas, par exemple.
Loïc D'ailleurs, tu vois, oui, ça me fait penser. Il me semble qu'il y a une femme pilote d'hélicoptère au… Comment est-ce qu'il s'appelle ? Le RHFS, non ? C'est ça ?
Énora Le quatrième RHFS ?
Loïc Oui. Il me semble qu'il y a une femme pilote d'hélicoptère dans ce régiment. Donc oui, non, j'ai dit une bêtise. Ce n'est pas qu'il n'y a pas de femmes forces spéciales. C'est peut-être avec les commandos en unités, mais intéressant de savoir qu'il y a des possibilités de partir avec ce type d'unité, avec ce type d'unité pour des femmes.
Énora Oui, il faut avoir des capacités particulières, il faut avoir un esprit particulier, il faut être au bon moment, au bon endroit quasiment. Mais le système, il y en a quelques-unes et elles font des choses assez remarquables. Et elles sont très, très bien intégrées avec les commandos qui savent qu'ils ont besoin de ces compétences-là. Donc, il y en a quand même dans ce milieu-là.
Loïc Excellent. Ben écoute, j'espère que j'aurai un jour l'occasion d'en croiser une dans le cadre du podcast. Ça pourrait être super intéressant, je pense.
Énora Donc, pour revenir après à ton autre question sur la Syrie, la Syrie, oui, amoureuse, oui, oui, amoureuse. Je pense qu'au départ, ce qui m'a fascinée, c'est que ça me paraît… Je suis vraiment quelqu'un fondamentalement attiré par le défi. Et la Syrie, pour moi, c'était le pays le plus fermé à l'époque. On ne pouvait pas se rendre en Syrie, surtout un militaire ne pouvait pas se rendre en Syrie. Comme ça, il fallait être attaché de défense, le pays était fermé. Si un militaire se rendait en vacances en Syrie, il y a quand même de sérieux soucis au retour à expliquer pourquoi il était parti en vacances en Syrie, parce que c'est un pays interne. Aujourd'hui, j'aurais ce même défi avec l'Iran, par exemple. D'accord. Je rêverais aujourd'hui d'aller en Iran. Et toute ma carrière, je le réalise maintenant, a été bâtie de défi en défi en défi. C'est-à-dire que dès qu'on me disait « c'est impossible », là, on lâchait les chevaux. Et donc, oui, oui, oui, tout à fait. Et bien après cette mission et bien avant, ça a vraiment été le marquant. Donc, initialement, une fascination pour la Syrie. C'est-à-dire que je me disais « si j'arrive un jour en Syrie, je serai saillée au cœur du Moyen-Orient ». Il y a eu ça. Et puis donc, j'y suis arrivée grâce à la mission de l'ONU dont je t'ai parlé, la première, en 2004. Et il faut voir ce que c'était que ce pays. Historiquement, mais c'était fabuleux. Ça a la même richesse historique que l'Égypte, par exemple. De toutes les époques, de la préhistoire à l'Empire arabe, arabo-musulman. C'est vraiment une beauté de sites historiques, une richesse incroyable. Et ce que les gens ne savent pas, parce que peu de gens vont en Syrie. Je ne connais aucun expatrié qui n'ait pas adoré la Syrie.
Loïc D'accord.
Énora Et donc, il y avait cet aspect-là culturel, etc. Cet aspect émerveillement, cet aspect « j'y suis enfin ». Et puis, politique. Parce que politiquement, j'ai vu Bachar un peu grandir, on va dire, au pouvoir. Il était déjà quand j'arrive, mais pas depuis très longtemps. Et j'ai fait Sciences Po Paris. Il y a un moment, ça me passionne aussi. Donc, ça réunissait tout ce qui me passionnait. Mais vraiment, je pense que c'est vraiment l'aspect culturel qui m'a absolument séduite. Et les gens. Et j'explique dans le livre à quel moment je m'en suis vraiment rendue compte. Que j'étais très attachée aux gens, aux Syriens. Qui ne sont pas des migrants perdus allant d'un bateau à l'autre et d'un pays à l'autre. C'est bien autre chose que ça que les Syriens. Les gens très éduqués, qui ont tout perdu et qui sont clochardisés aujourd'hui. Mais ce n'était pas du tout ça, la Syrie.
Loïc Et qu'est-ce que tu t'attends à trouver, justement, en 2012, quand tu y retournes, vu le contexte dans toute la région et les événements qui commencent à se passer et à se produire en Syrie ?
Énora Je redoute un peu que la mission échoue. Je mets 200% de mon énergie à me dire qu'il y a un petit créneau de paix possible et qu'on peut arriver à quelque chose. Je ne prévois pas la catastrophe. Je ne veux même pas l'envisager, en fait, la catastrophe qui va suivre. D'autant que, initialement, le tout premier mois de notre déploiement, on a fait baisser la violence. Donc, on était observateurs. On observait de chaque côté, en fait, le respect des accords qui avaient été trouvés. On a retrouvé des accords de paix, de désengagement des armes lourdes dans les villes, etc. On observait tous ces signes-là. Et la violence a été très atténuée, ou en tout cas atténuée, le premier mois. Et puis, ensuite, on a tout fait exploser, notre simple présence, de toute façon, le fait qu'on soit un enjeu de guerre, un enjeu de gens qui faisions des rapports, qui parliens à la communauté internationale. On a fait exploser la violence, qui, de toute manière, n'attendait que ça. Et puis, on s'est retrouvés avec un mandat perdu, en fait, une mission perdue et à documenter une guerre. Et ce n'était plus du tout pareil. Ce n'était plus du tout la même chose. Et les conséquences psychiques et autres ont été tout à fait différentes à ce moment-là. Parce que, pour le coup, on n'était pas venus dans cet esprit-là.
Loïc Ça, c'est un autre aspect que j'ai trouvé fascinant de ton livre. C'est cette, quelque part, cette utilisation de l'ONU, de la présence de l'ONU par les deux parties pour des besoins, pour des besoins, pour de la communication, en fait. Et le fait qu'on vous appelait, qu'on vous montrait des supposés actes de guerre commis par l'autre entité, alors qu'en réalité, c'était plus ou moins… Enfin, on n'était pas vraiment sûr que ce soit vraiment le cas. C'était peut-être des montages. Enfin, j'ai trouvé ça vraiment… Ce n'est pas du tout quelque chose que j'avais déjà lu auparavant. Donc, je ne sais pas si c'est un classique sur les missions d'observation, de maintien de la paix, si c'est un paramètre qu'il faut prendre en compte. Mais là, sur la Syrie, oui, ça avait l'air d'être… Enfin, c'était votre quotidien, en fait, d'être emmené de droite à gauche par le gouvernement de Bachar, par les rebelles, pour vous faire témoigner sur des scènes pas forcément toujours vraies.
Énora Oui, en fait, ça, c'est un classique de toutes les guerres, ça. C'est un classique de toutes les guerres où il y a la communauté internationale, où il y a des observateurs ou des journalistes ou un regard extérieur. Et c'est notamment un classique de tous les débuts de guerre, je dirais.
Loïc D'accord.
Énora Ou de nombreux débuts de guerre. Et chacun essaie de montrer que l'autre est pire, c'est l'autre le méchant, essaie d'attirer vers lui des fonds, des armes, un soutien, etc. Et donc, le début des guerres comme cela, lorsque des yeux extérieurs sont déployés, vous êtes un enjeu de guerre très stratégique, très important. Et le but, alors donc, effectivement, vous allez, on vous appelle sur des mises en scène, des gens dont on dit, alors moi, j'ai connu ça depuis les Balkans, enfin, j'ai toujours connu ça, des faux massacres. Alors, les gens sont vraiment morts, mais on explique que c'est la population civile. En même temps, on constate que c'est des gens qui ont peut-être été armés et impliqués dans des combats et qu'on a redisposés, par exemple. Alors, nous, en prime, on a vraiment vu des vrais massacres avec des enfants, des personnes âgées, des femmes enceintes, des vrais civils, des vrais innocents. Assez rapidement, d'ailleurs, le gouvernement de Bachar fait tout ce qu'il peut pour nous éviter d'y arriver, d'arriver sur les lieux. En revanche, on est constamment appelé, effectivement, comme tu le disais, à droite et à gauche. Parfois, on nous attaque, parfois extrêmement violemment. C'est un petit miracle quand même que tout le monde soit rentré, à ma connaissance, vivant de cette mission. Simplement pour nous faire passer sur d'autres lieux où, là, des mises en scène ont été faites, par exemple. C'est très typique. On vous montre des tas de photos dans tous les états possibles. Dans la morgue, dans toutes les morgues où on allait, effectivement, on constatait que des policiers, des soldats étaient tués. Bon, bien malin qu'ils pouvaient dire, ou des civils, et bien malin qu'ils pouvaient dire quel camp les avait tués. C'est-à-dire qu'un soldat syrien, il avait très bien pu être tué par son propre camp, parce qu'il s'apprêtait à déserter, par exemple. Il y a aussi un autre problème de toutes les guerres. Alors, en Syrie, il y a eu plusieurs mouvements de résistants qui essaient de protéger un peu la population, de défendre les populations. Mais il faut bien voir que toutes les guérillas, dès que vous travaillez en mode de guérilla, les guérillas se mettent au milieu des populations, utilisent leur propre population comme bouclier. Donc, cette guerre-là, on s'est dit, il n'y a ni blanc ni noir, en tout cas nous, parce que le reste de la communauté internationale avait choisi son camp. Nous, on était beaucoup plus mesurés dans ce qu'on voyait. Il est arrivé à plusieurs reprises qu'on rédige des comptes rendus qui allaient à l'encontre de ce que les médias annonçaient, les médias qui n'étaient d'ailleurs pas sur place, ou les diplomates annonçaient, ou les services de renseignement. Beaucoup de gens étaient très mal renseignés, puisque les ambassades avaient fermé, il n'y avait plus de personnel, il n'y avait plus que nous, au bout d'un moment. Et les humanitaires, sans doute. Et donc, on a été en porte-à-fonds, on a vraiment rédigé des rapports qui disaient que nous, ça ne nous semblait pas si naturel que ça. Et il y a une chose dont il faut particulièrement se méfier, c'est tout ce qui paraît vraiment très évident, d'arriver sur les lieux, de voir des tas de morts, et c'est juste trop bien, ça tombe trop sous le sens de l'évidence. Ça désigne trop facilement quelqu'un. Et là, il faut faire très attention. Plus c'est facile, plus l'interprétation semble être facile, plus il faut se retenir d'avoir des conclusions définitives. Alors, vous prenez un maximum. Alors, c'est là que votre statut d'observateur ou d'officier de renseignement entre en jeu. C'est-à-dire que vous êtes là pour recueillir autant d'informations et de détails que possible de la scène, presque des scènes de crime, on va dire, pour en rendre compte. Mais pour ce qui est des analyses, il faut être très très précautionneux.
Loïc C'est-à-dire que oui, en théorie, ces missions, donc le fait de déployer 300 observateurs en Syrie, l'objectif, si j'ai bien compris, tu me dis si ce n'est pas ça, c'est juste pour être sûr que c'est relativement clair pour tout le monde, c'est de déployer des yeux sur le terrain qui rendent compte de ce qui se passe pour ensuite que des institutions comme l'ONU ou potentiellement, je ne sais pas, ou autres d'ailleurs, je ne sais pas s'il y a d'autres acteurs impliqués, mais prennent des décisions sur comment soutenir la Syrie ou comment, par exemple, quelles sanctions mettre en place si on se rend compte qu'il y a des débordements du côté du pouvoir en place. Mais voilà, c'est vraiment, en fait, c'est un travail de fourmi, d'analyse, de récolte de données et de publication de rapports, c'est ça ?
Énora Ça l'est devenu. La mission initiale, c'était quand même soutenir l'effort de paix et de cesser le feu qui venait d'être accepté par les deux parties. Donc, c'était d'observer que tout ce qui avait été décidé dans le plan de Kofi Annan, tous les signes d'une bonne volonté de chaque partie étaient bien respectés. Et là où c'est devenu une autre mission, c'est lorsque ça, ça a échoué. Et là, on s'est mis à documenter une guerre. Et là, effectivement, on a fait exactement ce que tu viens de dire. Mais la mission initiale, ce n'était pas du tout ça. Ce n'est pas du tout de compter les cadavres et les tirs de partout. Ce n'est pas ça au départ. Au contraire, c'est le contraire. On était venus là pour observer une paix ou un retour à la paix. Ou possiblement une non-bascule vers la guerre.
Loïc Et ça, comment est-ce que toi, tu l'as géré, ce changement radical, non seulement de tâches que tu devais réaliser dans la mission, mais aussi, je veux dire, ce qui est fou dans ton livre, c'est de lire que tous les matins, tu te levais, tu repartais à 200% dans ta mission. Vous montiez dans des véhicules criblés d'impact de balle d'AK-47 pour vous en reprendre le même jour et le lendemain. Comment est-ce que toi, tu as géré psychologiquement et en termes d'énergie ce switch entre une mission de maintien de la paix qui porte ses fruits et la bascule dans la guerre civile la plus totale ?
Énora Moi, c'était les Syriens qui m'ont tenu, en fait. J'aurais été dans un pays que je ne connaissais absolument pas. Mettons prenant un pays d'Afrique que je ne connais absolument pas. Est-ce que j'aurais eu la même volonté tous les matins de repartir ? Là, je repartais parce qu'il y avait un sentiment d'urgence totale. Alors moi, j'ai eu la chance de ne pas... Je n'ai pas fait partie des gens qui ont été le plus attaqués en voiture. J'ai vraiment... Moi, je n'ai pas du tout connu la violence de la population contre moi. C'était très impressionnant. Mais moi, j'avais fait le choix de sortir des véhicules, de toucher les gens, de leur parler. Donc, j'étais relativement protégée. On ne m'a pas fait de mal. Mais il y a des patrouilles qui, du fait des mises en scène, justement, on voulait les entraîner. Oui, oui. Ils ont des voitures qu'on achetait. Des voitures blindées. Heureusement que c'était blindées. Mais on les a achetées. Il y en a qu'on n'a pas ramenées. Ou alors... Je ne sais pas comment on les a ramenées. Mais on ne pouvait même plus rien en faire. Moi, je n'ai pas connu ce type... Oui, des rafales sur la voiture. Enfin, ça devient... Oui. Ça devient... commun. Enfin... Oui. Je parle plus d'armes beaucoup plus lourdes sur les voitures. Ça, c'était très, très impressionnant. Après, oui, c'est vrai que les tirs d'AK-47, les gens savent en même temps que quand ils vous balancent quelques rafales dans la voiture, comme elle est blindée, en principe, ça ne passe pas à travers. Bon, ça finit par passer à travers au bout d'un moment, quand même. Mais j'ai notamment un collègue observateur qui a réussi à trouver une balle dans sa chaussure. Donc, ça avait quand même traversé. D'accord. Ça pouvait être vraiment très impressionnant. Mais moi, je me levais en me disant... Alors, pendant longtemps en me disant, c'est l'urgence totale. Il faut absolument, absolument qu'on puisse aider, qu'on puisse faire reculer les chars. Ce qu'on arrive à faire, qu'on puisse parler aux deux parties, qu'on puisse... Un mandat comme ça de maintien de la pelle, l'un des mots clés, c'est l'impartialité. C'est vraiment l'impartialité. Ça fait partie intégrante du mandat. Et donc, en me disant, voilà, on va aider les bonnes volontés à se reparler. Et puis ensuite, quand ça se passe mal, c'est-à-dire assez rapidement, je me dis qu'on va documenter. On va documenter. On nous donne énormément de noms de gens disparus dans les prisons de Bachar, de gens torturés, de gens qui ne réapparaissent plus. On récupère tout ça. Et puis, petit à petit, on se dit, peut-être qu'un jour, il y aura des procès, peut-être qu'un jour... En tout cas, ces gens-là, probablement, n'existent plus. Il faut absolument qu'ils remplissent les bases de données du département des droits de l'homme des Nations Unies pour qu'un jour, peut-être, qu'on puisse documenter tout ça. Donc, tout ça, quand vous pensez vraiment que vous travaillez pour les gens, vous repartez à 2000% tous les matins. Et je sais que j'en ai voulu à certains de mes collègues qui n'avaient plus envie. Mais encore une fois, je me serais trouvée dans un pays d'Afrique très effrayant, ne connaissant pas la langue, dans une situation terrible. Est-ce que je serais repartie autant ? Je ne sais pas. Mais je sais aussi que j'ai toujours mis cet engagement-là tout le temps, toute ma carrière, dans toutes les missions.
Loïc dans le cas de la série,
Énora ça avait un goût particulier parce que je voyais devant moi détruire un pays et des gens que j'aimais profondément. Donc, je n'étais pas neutre. Enfin, j'étais impartiale, mais j'étais vraiment du côté de la population. Et j'ai trouvé des gens formidables dans tous les camps. Et des gens terribles dans tous les camps.
Loïc Oui, ça, c'est un peu une autre leçon que j'ai retenue du livre. Pour être honnête, je m'étais... 2012, je ne m'étais pas vraiment penché plus que ça sur la situation en Syrie. Mais je me rappelle assez clairement du message que nous faisaient passer les médias en France, la communauté internationale, je ne sais pas. Mais c'était très rapidement Bachar égale le diable. Et donc là, c'est intéressant dans ton livre de dire que, quelque part, cette impartialité que tu as dû maintenir sur cette mission, c'est aussi ça qui t'a permis d'avoir une lecture assez différente. Pour le coup, une lecture sur le terrain, surtout. Et donc, voilà, ça fait... Enfin, ça m'a permis d'avoir un nouveau filtre quant à la lecture de certaines actualités, tu vois. Bon, là, en ce moment, malheureusement, c'est l'Ukraine. Voilà, je me pose peut-être des questions sur certains messages que je ne me serais pas posés avant d'avoir lu ton livre. Intéressant, intéressant cette notion, tu vois, d'impartialité et de neutralité. Un autre sujet quelque chose qui ressort assez clairement dans ton livre, c'est la déconnexion, oui, totale, je crois, en tout cas, c'est le mot qui me vient, entre le commandement à New York, enfin, en tout cas, les décisionnaires à New York et votre réalité sur le terrain. Et je me suis demandé régulièrement comment est-ce que tu avais fait pour gérer... Enfin, déjà, un, est-ce que ça a généré de la frustration puisque quand tu te retrouves en zone de guerre et qu'on vous demande de balader des VIP de droite à gauche pour délivrer des keynotes, enfin, des PowerPoints dont l'utilité est proche du néant, enfin, comment est-ce que tu fais pour gérer ça et est-ce que c'est un classique de ce type de mission onusienne, le général, par exemple, qui part au bout de, je crois, deux mois de mémoire, le général néo-zélandais. Donc, ça donne vraiment l'impression qu'on a d'un côté les observateurs qui sont... qui mettent les mains dedans, un peu vulgairement, mais voilà, qui sont confrontés à une réalité extrêmement dure et de l'autre, un appareil onusien qui avait, enfin, certaines règles, certains fonctionnements qui semblent complètement aberrants vu le contexte.
Énora Oui, oui, c'est vrai, mais il n'y a plus la chose dans cette question parce qu'il est vrai que l'ONU fait énormément de choses dans le monde, les gens ne connaissent pas assez les agences de l'ONU mais le programme alimentaire mondial, l'UNHCR pour les réfugiés, l'UNICEF pour les enfants, tout ça, c'est l'ONU. L'ONU fait énormément de choses et avec beaucoup de... Enfin, en tout cas, des millions de gens survivent et repartent dans la vie grâce à l'ONU. Et ensuite, il y a cette notion de maintien de la paix, l'aspect militaire qui n'est pas celui dans lequel l'ONU réussit le mieux. Mais il y a une raison à ça, l'ONU ne peut faire que ce qu'on lui permet de faire. Et quand on envoie des observateurs désarmés avec des mandats croupions, l'ONU ne peut mettre en place que ce qu'elle a le mandat de faire. Donc, ce n'est pas l'ONU qui est tellement à blâmer, c'est plutôt les pays qui ne s'entendent pas, qui ne se parlent pas, qui ne joignent pas leurs efforts. Comme je raconte, à tous les blocages du Conseil de sécurité, la Syrie, elle a payé extrêmement cher. Bon, ça, c'est une généralité. et ça génère, bien sûr, des frustrations, des missions où les gens ne sont pas forcément très engagés. Bon, très bien. Cette mission-là, elle est quand même très différente. Je dirais qu'il y a un niveau onusien qui est le niveau de la haute diplomatie mondiale. L'ONU, à New York, c'est le plus haut niveau de la diplomatie mondiale. Ce n'est pas le niveau du terrain. Et il ne faut pas être surpris que des ambassadeurs qui ont bien d'autres choses à gérer ne soient pas les deux mains dans la glaise ou dans le sable syrien. C'est complètement normal. Ensuite, il y a le département des opérations de maintien de la paix qui, lui, gère ses missions. Alors là, des questions se posent parce que là, les commandants sur le théâtre, les fameux généraux qui sont sur le théâtre, doivent régulièrement rendre compte de leurs activités et de leurs difficultés. Il peut y avoir des problèmes même de relations humaines assez sérieuses. Mais ça reste New York et New York est quand même très loin. Dans cette mission, ce qui a été unique, alors d'abord, comme disait l'ambassadeur là-dessous, c'est l'une des missions les plus violentes dans laquelle se soient trouvées des observateurs désarmés. Il a dit la plus violente à l'époque. Je ne sais pas aujourd'hui s'il y en a eu d'autres. Chacun a fait son boulot, mais cette mission a été montée à une telle vitesse. Ça ne s'était jamais vu. On a pris les observateurs. On n'a pas fait de la génération de force comme on fait habituellement en demandant à chaque pays combien est-ce que vous pouvez nous donner de militaires. Ça ne s'est pas fait comme ça. Ça s'est fait dans une telle urgence. En quelques jours, quelques semaines, des gens ont été pris dans toutes les missions. On a essayé de trouver les arabophones et les déployer sur le terrain. Et en raison de cette précipitation qui était tout à fait justifiée, la fenêtre d'Oportité allait se refermer, ça a été un sacré chaos administratif. Et quand, par-dessus ça, on a rajouté la violence que subissaient les observateurs qui n'étaient pas du tout prévus à ce niveau-là, on évacuait les gens, on les passait d'un poste à un autre, puis finalement, on a décidé de rapatrier la moitié des observateurs parce que ça devenait beaucoup trop dangereux, etc. À peine arrivés, ils étaient déjà évacués, les civils eux-mêmes, administratifs, étaient partis. Et donc, c'est le coup anormal, une mission normale des Nations Unies, ça ne se passe pas de façon aussi chaotique. Il était prévu, je pense, que cette mission dure des années, comme la Finule, comme l'ONUS, comme toutes ces missions-là. Et là, ça se serait stabilisé. Là, c'était une mission extrêmement courte, quelques mois seulement, dans des conditions cataclysmiques, en fait. Donc, je n'en veux pas, moi, à l'institution en hygiène de cela. Quant au PowerPoint inutile, j'en veux plus à la personne. Pardon, mais enfin, il a quand même mis en danger pas mal de monde, lui-même, mais je pense qu'il ne s'en rendait pas compte. Il y a un moment dans les guerres, il faut être sérieux quand même. Donc, on ne se balade pas d'un bout de pays à l'autre avec des gens qu'on mobilise et des voitures pour n'importe quoi. Mais je dirais que ça, c'est un non-événement au regard de la situation syrienne. c'est une personne qui n'avait sans doute pas très bien compris. Et puis, le départ du général, on ne l'a pas compris. Il y avait forcément des raisons parce que j'ai toujours beaucoup, beaucoup de respect pour ce général norvégien qui était un vétéran d'ailleurs du Moyen-Orient. Je ne sais pas. Il est arrivé au bout de son contrat, ça c'est certain. Donc, administrativement, c'était indiscutable. Maintenant, je me suis et on s'est senti abandonné quand même. Au moment où il part, on voit les hélicoptères qui plongent à côté de nous. Ça ne respire pas la paix tout de suite. Donc là, on a été, moi j'étais déçue. J'étais un peu meurtrie parce que j'avais vraiment placé beaucoup de confiance en lui. Mais je pense qu'il y a eu une raison. Moi, je ne l'ai pas connu. Je pense qu'il y a eu une raison. Sur laquelle, d'ailleurs, je n'ai jamais eu envie de creuser non plus. Je garde toujours mon estime pour lui. J'estime qu'on nous a quand même, s'il est parti sans raison très forte, je dirais que je me sens un peu trahi dans la confiance que j'avais placée en lui. Mais c'était vraiment quelqu'un de remarquable, très humain. Tout ce qu'il pouvait faire, je pense qu'il l'a fait. Je pense aussi qu'il a senti, comme j'aurais dû le sentir, comme je refusais moi de le sentir, mais comme beaucoup d'autres le sentaient, que c'était fini. C'était fini. Maintenant, c'était la guerre.
Loïc À quel moment est-ce que c'est devenu une réalité, pour toi, que cette mission n'allait pas aboutir et que le pays avait basculé dans la guerre civile ?
Énora Je raconte beaucoup. Je travaille avec un russe, un collègue russe que j'apprécie énormément et qui avait un regard russe, c'est-à-dire assez différent de celui des Occidentaux. Il est toujours juste, très très fin. Et lui a compris, en fait. Et depuis le début, il est très pessimiste. Depuis le début, moi, je suis très optimiste. Donc, en fait, l'un et l'autre, on avait des échanges vraiment très intéressants. Moi, je pense qu'il y a deux choses. Je crois qu'à un moment, c'est le CICR qui dit qu'au point où on en est, c'est désormais une guerre civile. C'est le mot de guerre civile qui me déplaisait profondément parce que c'était vraiment reconnaître que les Syriens se battent entre eux et se détruirent entre eux. Et puis, il y a Bachar qui décide, bon voilà, maintenant c'est fini. Nous, on a quand même toujours eu le sentiment que c'était les rebelles qui brisaient les cessez-le-feu. Ce n'était pas Bachar. Et donc, à un moment, fin de la partie, plus question de faire semblant pour les observateurs, plus question de faire semblant pour la communauté internationale. Et Bachar, je raconte ça, je reviens du Liban et c'est mon conducteur qui m'explique ça. Et Bachar dit, bon voilà, à partir de maintenant, on est dans une guerre. Alors lui, il s'estime dans une guerre contre les terroristes, évidemment, pas contre sa population. Il appelle ses ennemis ou ses détracteurs des terroristes. Autant dire qu'il y en a eu beaucoup. Et à partir de là, c'est quand même difficile pour moi de ne pas reconnaître qu'il n'y avait presque plus aucun espoir de paix. Mais j'ai lutté longtemps contre cette idée. En tout cas, je ne voulais pas l'écrire.
Loïc Oui, et ça, tu vois, on parlait de résilience sur ton parcours. Mais à la lecture de ton livre, ce qui est vraiment frappant, c'est de voir à quel point est-ce que finalement, tu... Enfin, c'est ton récit, mais j'imagine que pour les 300 observateurs qui étaient là au début, en tout cas, ceux qui sont restés après, ça a été le quotidien aussi. Vous avez quand même vécu des choses... Vous avez vu des choses extrêmement difficiles à voir. Vous passez quotidiennement à l'échelle du pays par des attaques, on vous montre des morts, il y a de la manipulation, vous faites face à de la violence, de la population civile. C'est quand même extrêmement intense. Et tu en parles... La façon dont tu partages toutes ces expériences, notamment le barrage où tu te fais arrêter par un terroriste, pour le coup... Par Al-Qaïda, oui. Oui, par Al-Qaïda. Ça donne l'impression quelque part que ces événements, ils sont... Je ne sais pas qu'ils sont classiques, mais... Enfin, tu vois, le fait que tu te fasses arrêter un barrage par un combattant d'Al-Qaïda, en soi, ça pourrait être... Voilà, ça pourrait être un récit d'aventure, juste cet événement. Mais il y en a 15-20 des récits comme ça dans ton livre. Ça donne l'impression pour des civils que tu ne te rends pas compte de l'intensité, en fait, de tout ce que tu vis. Et ça fait se poser la question sur mais en fait, comment est-ce que tu fais pour engranger toutes ces choses qui t'arrivent et pas... et pas t'écrouler, en fait ? Tu vois, la vue... La simple vue de charnier, de voir un pays que tu aimes sombrer dans le chaos, te prendre des tirs sur tes voitures quand tu te déplaces, la frustration avec potentiellement l'administration enusienne, le terrorisme qui arrive en Syrie. C'est quand même... C'est quand même extrêmement lourd tout ce que tu as à gérer.
Énora Ah oui, oui, je ne suis pas du tout indifférente mais d'abord, moi, je l'ai vécu.
Loïc Oui.
Énora Donc, contrairement au lecteur qui lit. Et donc, pour moi, il n'est pas question de verser dans le pathos et l'émotion. C'est une mission qui est finie. C'était il y a 10 ans, elle est digérée. J'ai l'impression avec le fait d'avoir fini ce livre que j'ai achevé ma mission. C'est très important. J'ai mis 10 ans à l'achever mais maintenant, j'ai fait jusqu'au bout mon travail d'observateur puisqu'on a dû partir sur un échec, évidemment. Et alors, moi, je ne veux pas absolument pas accrouler sous l'émotion. Je pense que tu as été très bien, parfaitement capable de comprendre à quel moment c'était dur ou pas dur sans que j'ai besoin de mettre un style sirupeux. Je déteste les chaudrons à émotion, par exemple, voir l'actualité en ce moment avec l'Ukraine. Je ne regarde pas, moi, les informations sur l'Ukraine. Je regarde des podcasts, des choses qui m'intéressent sur, je ne sais pas, moi, les tactiques russes, les tactiques ukrainiennes, des tas de choses. Mais je ne regarde pas les informations qui veulent me faire baigner dans l'émotion. Et la raison pour laquelle, il y a une deuxième raison à ça qui est une question, à mon avis, vitale. mais si on est submergé par l'émotion, on meurt dans ce genre de choses, psychiquement, on meurt. Et donc, moi, ce que j'ai trouvé, c'était des outils de ma caisse mentale parce que moi, j'avais déjà eu un PTSD dont j'avais été soignée et j'en ai gardé des outils pratiques. Jamais, jamais, je crois que la clé, c'est que jamais je n'ai été passive. Les moments dont je garde de très mauvais souvenirs, c'est ceux où j'ai été passive. L'épisode avec Al-Qaïda, il n'y a pas un type. Alors, effectivement, il y a un épisode où il y a juste un seul type. Bon, celui-là, on lui roule un peu dessus. Mais on n'a qu'une arme, c'est notre voiture et à un moment, on s'en sert. Mais aucun problème avec ça. Mais par contre, oui, on tombe dans une ambascade où il y a plusieurs personnes d'Al-Qaïda. Et ce que j'ai très mal vécu, moi, c'est que j'ai attendu mon sort, en fait. Ils nous ont relâchés. C'est eux qui ont nous... On ne s'est pas enfus, on ne s'est pas battus. On n'aurait pas pu le faire. Mais psychiquement, c'est pas la même chose. Donc, moi, j'ai toujours fait en sorte, c'est pour ça que j'ai demandé en France des fiches de médecins légistes, par exemple, pour ne jamais, jamais être passif devant ce que je voyais. Et donc, on pouvait me montrer 15 scores. Et bien, dans ma tête, je me disais, tu fais 15 petites enquêtes. Alors, où sont les plaies ? Qu'est-ce que c'est ? À bout touchant, à bout portant, etc. Donc, je faisais des petites enquêtes. Ça empêchait mon cerveau d'être congelé par l'émotion, d'être complètement paralysé par l'émotion comme j'en voyais d'autres autour de moi. Il y a aussi le fait de toujours apprendre, de toujours vouloir apprendre. Le cerveau, en fait, il faut arriver à mettre son cerveau sur j'apprends, je suis actif, je ne suis surtout pas passif, je ne suis pas en état de choc. Et ça a été un travail permanent que je raconte dans le livre de ne jamais être passif et c'était ma solution pour survivre à tout ça. Et puis, en plus, il y en a tellement qui s'enchaînent qu'au bout d'un moment, une peur écrase l'autre, un problème écrase l'autre, et puis vous, vous venez de finir ce livre, vous venez de quitter la série. Moi, ça fait dix ans, donc je n'en parle pas effectivement de la même façon. Mais c'est surtout que pour moi, c'était de la distance, se sortir de l'émotion, mettre surtout son cerveau au travail. Lorsque ce n'était pas moi qui prenais la main, parfois je prenais la main sur le terrain, mais lorsque le travail était très bien fait par d'autres, et bien dans ce cas, je me confiais des petites missions. Je me disais, ben voilà, quand tu rentreras, tu feras un petit rapport sur, je ne sais pas, moi la zone, ce qui se passe dans la zone, ou bien l'attitude des soldats, ou bien je n'étais jamais en repos. Je n'étais jamais figée. Et j'explique aussi que dans les moments où on vit tous mal, quand on est coincé dans nos hôtels, quand on ne peut plus sortir, et bien moi, je prends des cours de quelque chose. Je vais chercher le gars qui connaît l'artillerie, et je lui dis, on va sur le toit et tu vas m'apprendre l'artillerie. Alors, tire long, tire court, impact, quels sont les sons, comment ça fonctionne. Donc, je n'étais jamais, jamais à l'arrêt, moi. Et ça, ça a bien fonctionné pour beaucoup de choses, sauf les vivants, l'abandon des vivants, qu'on abandonnait et qu'on laissait partir à la torture et à la mort. Et là, il n'y avait pas de protocole, en fait. J'explique dans le bouquin que pour aider mes camarades, alors moi, je ne suis pas médecin, je ne peux rien faire de plus que de leur donner mes trucs et astuces. Et je leur disais, il faut absolument découper nos actes. Il faut que l'un ne regarde que sa main qui soulève le drap, ne regarde que sa main pendant que l'autre ne prend que la photo, mais il ne regarde que son cadre d'appareil photo. Donc, on avait plein d'astuces comme ça pour nous aider. Je leur expliquais de faire des petites enquêtes, etc. De garder toujours leurs lunettes de soleil les plus foncées possibles parce que ça change le visuel que vous avez des corps et des blessures. Moi, je gardais mes gants toujours dans des poches très, très compliquées d'accès sous mon gilet pare-balles parce que le temps que je les attrape, mes gants, ça me naissait le temps de respirer, d'aller mieux, de me remettre un peu d'aplomb, de mettre mon cerveau en marche. Donc, j'avais plein de petites astuces comme ça que je donnais à ceux qui étaient intéressés. Mais là où les choses sont complètement différentes, c'est lorsque devant vous, des humains sont emmenés, des vivants. Et là, ce n'est pas du tout la même chose. Après, il faut vivre avec quand même. Même si on ne peut strictement rien faire, il faut quand même vivre avec.
Loïc Tu évoquais du coup un PTSD, donc c'est post-traumatic stress disorder. Et le fait, c'est vrai que tu l'évoques dans le livre, tu as bénéficié, c'était quoi ? Un protocole médical de l'armée israélienne, c'est ça ? Ou ça veut qu'un point ou pas ? Oui,
Énora alors j'étais aux Nations Unies et puis je ne m'étais pas rendu compte de ce que j'avais. En plus, dans ces années-là, on en parlait peut-être moins, c'est peut-être moins connu, je ne sais pas. En tout cas en France parce que j'ai été diagnostiqué rapidement par mes camarades qui m'avaient vu, j'étais une mission de plusieurs années, ils m'avaient vu un an avant et j'avais énormément changé. Je ne m'en étais pas rendu compte mais j'avais énormément changé. Et alors pour les Canadiens, les Américains qui eux revenaient d'Irak et qui étaient très familiarisés avec cette notion-là, alors eux, ça ne leur a pas pris dix minutes, ils se sont réunis un soir et ça a été réglé. Ils avaient tout à fait diagnostiqué. Et j'ai eu une bonne étoile encore une fois parce que c'est incroyable d'ailleurs la chance que j'ai eue, c'est qu'au même moment, je suis allée voir un psychiatre à Jérusalem parce que j'étais en poste en ce moment en Israël en lui demandant des médicaments. J'étais d'accord sur le pronostic mais enfin une fois qu'on sait ça, on fait quoi ? Et c'est ça en fait qui vient beaucoup à la pensée des gens d'où un désespoir des gens qui ont des PTSD très douloureux qui se disent mais maintenant j'en fais quoi ? Déjà il faut le reconnaître et ensuite quoi faire ? Et c'est là que je découvre qu'on me fait rentrer dans ce programme expérimental de Tzahal à l'époque, donc de l'armée israélienne pour ses soldats puisque Israël étant frappé de terrorisme, etc. Ils ont beaucoup mis l'accent sur ce genre de thérapie. C'est une thérapie à l'épaule qui est tout à fait à l'état de... non pas d'embryon, elle est quand même assez développée mais je suis un peu un test. Nous sommes des tests. Nous sommes un peu... Et c'est extraordinaire. C'est un mélange de plusieurs thérapies beaucoup à base de corps, de somatisation, etc. Et sur moi ça a eu un effet extraordinaire dès la première séance.
Loïc D'accord.
Énora Donc j'étais arrivé chez le psychiatre en me disant je veux un médicament que m'avait fait prendre un Américain qui avait eu un résultat spectaculaire. Bon il ne m'avait pas dit que c'était des amphétamines. J'ai découvert... Effectivement ça m'a fait un effet spectaculaire mais une addiction tellement forte et tellement immédiate qu'il fallait quand même bien reconnaître que j'avais un problème à ce stade-là. Et donc je suis allé voir un psychiatre pour dire je veux le même, je veux ce médicament-là puisqu'il n'y a que les psychiatres qui les délivraient. Et c'est le psychiatre qui dit mais ok je vous ferai une ordonnance mais avant on va essayer autre chose. Et dès la première séance c'était terminé. Il n'y avait plus d'addiction du tout.
Loïc Incroyable.
Énora Et je raconte dans le livre les faits que me font les séances. J'ai l'impression d'entendre mon cerveau des petits clacs, des petits clics tout le temps comme si des petits nœuds se défesaient. Clac, clac, clac, clic, clic. Et lorsque j'interromps ce programme parce que je dois rentrer j'ai fini mon temps je dois rentrer en France mais mon cerveau j'ai l'impression qu'il est tout neuf mais je me sens différente alors avec un bien-être incroyable mais comme je n'ai pas eu depuis des années en fait. Et peut-être même depuis toujours. Et je sortais euphorique de ces séances. C'est-à-dire que je ne prenais plus ma voiture j'ai l'impression d'être bourrée. Ah oui. Tu vas sortir de la séance et tu vas te prendre un panneau. Donc j'y allais à pied. C'est pour dire l'effet que ça faisait. Très très spectaculaire. Donc le message que moi j'ai voulu vraiment mettre dans le livre d'ailleurs à la demande d'amis policiers ou pompiers ou militaires ou des gens qui ne peuvent pas forcément parler aussi facilement que moi ils n'ont pas le mégrade ils n'ont pas la même ancienneté etc. Moi ce que j'ai voulu dire c'est qu'on en guérit. On en guérit. Et donc ce n'est pas une fatalité quand vous avez un PTSD vous ne passerez pas votre vie avec. Ce qu'il faut trouver c'est la thérapie qui convienne à soi-même. Mais on le voit tout de suite c'est quasiment immédiat si ça convient ou pas. Donc ce n'est pas la peine de faire six mois d'analyse sur un canapé. Le bien-être il doit être très rapide sinon il y a énormément de thérapies différentes. Je ne suis pas médecin encore une fois je ne veux pas donner de conseils trop précis parce que je pense que ce sont des professionnels qui doivent le faire et des professionnels spécialisés là-dedans. Il ne suffit pas d'être psychiatre il faut être spécialisé là-dedans. Ça n'a rien à voir avec les gourous c'était vraiment un programme très très efficace et qui est tout à fait alors je ne sais pas en France où on en est là-dedans mais enfin ça peut être appliqué ailleurs ça c'est sûr. Et j'ai eu beaucoup de chance de parler très bien l'anglais comme cette personne et de pouvoir le faire à l'étranger. Bon. Et c'est pour ça d'ailleurs que dans le livre je change de style quand j'écris ce passage-là. pour que les gens puissent ressentir les gens qui sont concernés puissent se dire je suis concerné. Moi aussi je ressens ça. Et se dire que ce n'est pas une fatalité. Je vois des sites de policiers qui se suicident ça me fait toujours énormément de peine et à chaque fois je lis il avait trop de souffrance alors il s'est suicidé. Et j'avais lu sur l'un de ses sites en disant surtout n'attrapez pas de pétésés parce qu'une fois que vous en avez un c'est fichu. Mais comment peut-on dire ça aux gens ? Comment peut-on dire aux gens qui sont fichus ? Pas s'étonner et ensuite qui se suicident. Et donc j'ai voulu il y a vraiment une dimension importante pour moi dans ce livre c'est d'avoir naturellement je ne serais pas quelqu'un qui raconterait qu'elle a eu un PTSD mais là j'ai vraiment tenu à le dire tout pour que les gens sachent qu'on n'est pas condamné par un PTSD et que non seulement ça mais on se sent infiniment mieux après quand on a été soigné de ça et plus encore qu'il voit dans la résilience dont tu as parlé dans le livre elle vient en grande partie de ça. j'ai des outils psychiques dans ma caisse à outils que les autres n'ont pas parce que moi je suis passé à travers ça de façon constructive. Et donc tous les petits protocoles que je développe sur le terrain je les invente au fur et à mesure mais c'est parce que j'ai cette richesse-là en fait.
Loïc Ça paraît dingue du coup qu'il n'y ait pas des formations en tout cas ce type de programme qui soit accessible typiquement aux observateurs qui partent sur des missions qui dégénèrent au point où la Miss Miss a dégénéré.
Énora Alors là peut-être que c'est le cas là je pense que le général Mood qui commandait la mission était extrêmement sensible à ce sujet donc j'avais très bon rapport avec lui il était très très attentif à ça et il voyait aussi qu'un problème allait se poser pour un certain nombre de gens. Et les Nations Unies décident de faire venir un médecin du stress comme ils l'appellent. Le problème c'est qu'il était tellement stressé qu'on l'a perdu tout de suite. Il s'est enfui. Un médecin du stress s'est enfui. J'ai bien tenté de l'amener de force auprès des observateurs et il s'est tiré. Et alors là je garde une dent aussi. C'est pour ça que je donne ni son nom ni son pays parce que je n'en garde pas du tout un bon souvenir. Et là pour lui lui il nous a abandonnés. Le général Mood il avait sûrement des raisons de partir mais lui il nous a abandonnés. Voilà.
Loïc Mais c'est super intéressant ce que tu expliques sur les PTSD. En français c'est syndrome post-traumatique.
Énora Alors il y a tout un tas de variantes. Il y a des SSPT, SPT je ne sais quoi. Enfin bref c'est un cerveau blessé. Très très blessé. Et on ne guérit pas on ne peut pas se soigner seul son cerveau blessé. Puisqu'il vous trahit en même temps en fait. Ce n'est pas possible. Il faut vraiment du soin.
Loïc Oui. J'ai déjà j'ai eu une invitée Gillian Brown qui est canadienne. C'était le premier épisode anglophone du podcast qui expliquait ce qu'elle avait mis en place avec son compagnon parce que tous les deux ont eu des PTSD. Lui était secouriste sur les JO des JO divers au Canada où je crois la veille de l'ouverture des JO il y a eu un mort sur une séance d'entraînement en bobsleigh de mémoire. Et ça a été le premier à intervenir. Et donc elle expliquait et elle c'était pour d'autres raisons plutôt personnelles. Et eux ce qu'ils ont mis en place leur thérapie en tout cas leur moyen de se sortir ça a été le sport. Et donc maintenant c'est ce qu'ils proposent pour tout ce qu'ils appellent les first responders donc les pompiers ambulanciers policiers etc. Ils organisent des camps en pleine nature autour de Vancouver où ils ont des ateliers tu vois typiquement de kayak de comment monter un camp c'est complètement isolé il n'y a pas de réseau. Donc voilà eux je trouve intéressant ce que tu disais par rapport au fait que chacun son cheminement pour se sortir d'un PTSD eux ça a été plutôt le sport l'aventure et c'est le format qu'ils proposent à des centaines de personnes tous les ans aujourd'hui. Mais voilà je pense que comme tu l'as dit c'est dans l'action qu'on peut enfin j'ai la chance de jamais avoir fait de PTSD mais ce que je retiens de ce que tu partageais c'est que tout ce que tu as mis en place c'est vraiment cette notion de garder son cerveau actif et rester dans l'action plutôt que d'être dans l'observation et de subir en fait ce qui nous arrive.
Énora Oui c'est exactement ça. En fait alors c'est bien cette initiative de sport dont tu parles parce que alors je vais utiliser des termes tout à fait non psy ou professionnel c'est pas mon métier donc je connais pas les bons termes mais tu as vraiment le sentiment que ta tête travaille toute seule ton cerveau travaille tout seul il déconne complètement il travaille à fond il te fatigue t'en peux plus t'es usé de plein de façons différentes et il est plus du tout en phase avec ton corps et donc c'est très intéressant ce que tu dis sur le sport parce que je veux tout à fait croire que ça aide énormément maintenant il faut faire attention parce qu'on peut passer d'une addiction à une autre par exemple l'addiction au sport il y a tout un tas d'autres choses aux médicaments à l'alcool mais au sport aussi au sport aussi et donc il faut ces initiatives sont très très très intéressantes mais il faut un professionnel du soin il faut un vrai vrai médecin un vrai psychiatre quelqu'un qu'ils connaissent réellement qui soigne donc c'est très bien il y a aussi qui sont avec les animaux par exemple oui bon mais tout ça ça apporte un bien-être un soulagement donc c'est important et puis ça calme le cerveau petit à petit ça cicatrise des choses mais je ne je suis convaincue qu'il faut un professionnel on ne peut pas on ne peut pas se soigner soi-même puisque le cerveau est lui-même et c'est le cerveau qui est très blessé donc moi je pense qu'il faut et puis ce que je ne permettrait pas de donner des leçons aux gens ni même des conseils moi ce que je sais c'est que pour moi je pense qu'il est important de nettoyer son disque dur régulièrement et si je recherche ce fameux programme israélien ou d'autres mais il ne faut pas attendre en fait pour des métiers très particuliers pompiers urgentistes policiers militaires et bien il ne faut pas attendre que le cerveau parte en charpie il vaut mieux cicatriser des petites plaies avant et encore une fois voir des professionnels de thérapie qui fonctionnent
Loïc mieux vaut prévenir que guérir
Énora oui et la résilience c'est comme quand on se casse le poignet on ne se le casse pas deux fois même endroit le poignet parce que la fracture devient beaucoup plus dure que le reste de l'os l'endroit qui est fracturé et bien le cerveau c'est pareil il peut être blessé à un autre endroit il peut être blessé différemment et puis il faut être très humble parce que vous pouvez voir 15 fois une scène difficile et puis la 16ème vous en voyez une qui n'est pas si difficile et tout vrille parce qu'en fait c'est l'accumulation de blessures et puis tout à coup il y a celle de trop donc il ne faut jamais se dire oh bah tiens moi j'ai vu ça puis je me suis sentie pas si mal que ça après tout ça ce sont des petits coups de cutter en fait qui s'accumulent donc il faut toujours moi je dans le livre tu as dû remarquer que je suis très très très à l'écoute de mon cerveau qu'est-ce qu'il me dit est-ce qu'il a mal je me couche jamais juste après avoir vu quelque chose de pénible parce que je sais que pendant mon sommeil quelque chose va s'enregistrer et donc je trouve d'autres activités avant voilà j'ai plein d'astuces comme ça qui me sont personnelles je ne pourrais pas les recommander je ne suis absolument pas un professionnel mais je suis très à l'écoute de mon cerveau et je ne surestime jamais ce qu'il est capable de vivre
Loïc ce qui est d'ailleurs très intéressant c'est de voir alors je ne sais pas si c'est ton cerveau qui t'a envoyé des signaux ou si c'est cette sorte de gut feeling mais la fin de ta mission a une saveur un peu particulière puisque il y a quelque chose qui fait qu'à un moment donné tu sens que toi tu dois partir donc ce n'est pas quand la mission part que tu pars tu sens même si ça arrivait très peu de temps après mais quelque chose t'incite à quitter la Syrie donc aujourd'hui avec plus de recul comment est-ce que tu décrirais ce sentiment et si c'était à refaire est-ce que tu l'écouterais à nouveau ?
Énora j'espère que je l'écouterais à nouveau je ne sais pas si j'ai eu raison ou tort ce jour-là de décider de partir de la façon dont je l'ai fait ce que je sais c'est que j'avais une sorte alors ça n'a rien à voir avec PTSD mon cerveau malade ou pas rien à voir je ne comprenais pas depuis pourquoi j'avais un signal d'alarme dans ma tête à ce point pourquoi j'avais le sentiment que quelque chose n'allait plus autour de moi que j'étais en danger et je ne voyais pas le danger j'étais d'autant plus inquiète que je ne comprenais pas ce qui m'inquiétait il n'y avait plus de tir il n'y avait plus de combat je n'étais pas fatiguée l'ambition allait bientôt prendre fin je voulais absolument aller jusqu'à la dernière minute de cette mission et pourtant quelque chose m'a dit que j'étais en danger je n'arrivais pas à comprendre quoi ni même si j'avais raison mais je me suis dit tu as quand même eu beaucoup de chance tu as déjà eu beaucoup de chance dans cette mission il ne faudrait pas vouloir rester absolument un signal d'alerte comme ça pour cette fois-ci je vais l'écouter et je pense que je suis en danger je n'ai jamais eu la preuve de ça mais je sentais qu'il y avait une ambiance très différente autour de moi dans l'hôtel où j'étais avec les gens que je côtoyais et donc bon peut-être que ça a été la fatigue peut-être je ne sais pas une mauvaise appréciation des choses mais pour autant j'espère que je réécouterai ça parce que j'ai vu des journalistes j'ai vu d'autres personnes ne pas écouter et dire après coup on s'était dit que quelque chose n'allait pas ce jour-là et puis on y est allé quand même et ça a été la catastrophe donc moi je l'ai écouté je ne regrette pas de l'avoir fait alors j'ai regardé de loin la mission se terminer j'avais un peu j'étais un peu une petite blessure au cœur de ne pas être avec mes camarades quand ça s'est fait mais voilà j'avais déjà eu beaucoup de chance il n'y avait plus de vie à sauver encore s'il y avait des vies à sauver et quelque chose de très concret à faire je serais restée malgré tout mais là c'était plus le cas et donc j'ai quitté la Syrie assez rapidement et surtout sans vraiment prévenir pour aller me jeter dans les bras de l'armée libanaise de l'autre côté de la frontière avec laquelle j'avais travaillé donc je savais que ça se passerait très bien mais oui je me suis écouté ce jour-là je ne sais pas si j'ai eu raison ou pas
Loïc ce qui est passionnant c'est cet équilibre en fait entre de l'hyper-rationalité d'un côté c'est-à-dire découper vos actes tu vois une main qui soulève la bâche l'autre qui prend en photo un corps le troisième qui analyse les plaies etc donc ces outils mentaux que tu as utilisés pour occuper ton cerveau mais qui quelque part t'ont fait prendre beaucoup de distance avec ce que tu observais et de l'autre une capacité une hyper-capacité à écouter son corps les signaux de son cerveau tu vois donc c'est super intéressant je trouve la façon dont tu as jonglé entre d'un côté laisser certaines émotions de côté et de l'autre de l'autre les prendre en compte de la même façon que tu expliquais que ce qui t'a fait tenir c'est cet attachement émotionnel que tu avais avec les Syriens donc c'est c'est ouais c'est vraiment intéressant de voir que tu as utilisé quelque part deux types d'outils ou en tout cas ouais tu as pioché dans deux types de motivation et d'outils finalement assez opposés
Énora ouais c'est l'humain en fait je pense la volonté de d'être là pour l'humain comment dire de ceux qui étaient vivants de cette population de ces gens qu'on emmenait de ces pauvres soldats parce que personne ne pense aux soldats mais ces pauvres soldats ces pauvres appelés qui étaient tués parfois par leur propre camp des rebelles que tout le monde présente comme être des anges et puis qui petit à petit la guerre de toute façon produit ça deviennent les mêmes monstres qu'on trouve de l'autre côté le fait que j'ai trouvé des lieutenants colonels ou des commandants charismatiques courageux des deux côtés donc c'est vraiment l'humain je pense qui m'a qui m'a vraiment fait tenir aller plus loin toujours plus loin il est clair qu'avec quelques autres on a clairement dépassé notre mandat à partir d'un certain moment et c'est pour ça d'ailleurs que je me mets un moment complètement au service de mes collègues des droits de l'homme par exemple donc je prends un certain nombre de risques pour parler pour contacter des gens trouver des preuves etc. de ce qui est arrivé au Syrien je crois que c'est le côté humain qui me rattache aux émotions et qui fait le lien avec tout ça et en même temps il ne faut absolument pas se laisser submerger parce que vu ce qu'on a vu encore une fois tous ces gens qu'on a emmenés les médecins qui se sacrifiaient à Alep pour me donner le témoignage ultime il se sacrifie littéralement devant les policiers du régime à nous dire ce qui est en train de se passer dans l'hôpital et on sait qu'on ne les reverra plus c'est pas possible qu'ils ne soient pas arrêtés après donc on se dit voilà quand on baigne dans cet humain là il n'y a pas besoin de rajouter du pâteau c'est comme ça il faut essayer de ne pas être submergé par ça et j'ai quelques collègues d'ailleurs il y en a un dont je dis qu'il pète un peu un câble ce que je comprends ce moment je ne comprends pas tout ce qui lui arrive et comme il le fait au mauvais moment je lui tourne le dos je ne comprends pas sa souffrance et je lui tourne le dos mais je pense que c'est ça il n'en pouvait plus de ça il n'en pouvait plus de je raconte aussi un observateur roumain je rencontre un de ses collègues des années après et il me dit je ne sais pas ce qu'il mais qu'est-ce que vous avez fait en série parce que je suis son ami on lui a demandé un jour ce qu'il avait fait en série bien longtemps après et puis il s'est mis à pleurer il ne pouvait plus s'arrêter qu'est-ce qui s'est passé dans cette mission donc on était quand même submergé par ça il fallait quand même bien trouver une façon de le gérer
Loïc cette mission je regarde l'heure en même temps je vois qu'on arrive doucement mais sûrement au bout comment est-ce que tu l'as digéré après coup parce que là aussi ça donne l'impression à l'acteur du livre que la transition a été assez brutale c'est-à-dire que lundi tu étais en Syrie mardi tu te retrouves sur des bancs d'un amphi à Paris alors il y a eu New York entre temps etc mais la transition a quand même l'air de ce que je comprends il n'y a pas d'accompagnement typiquement sur l'aspect psychologique etc que ce soit par l'ONU ou l'armée française après coup donc c'est un peu à toi de te débrouiller et puis surtout tu repars tout de suite sur de nouveaux tu vois de nouveaux projets des cours etc
Énora alors aucun soutien oui ça c'est sûr en même temps je suis pas allée en demander ça m'est en fait pas venu à l'idée d'en demander dans l'armée et puis peut-être qu'à l'époque c'était moins moins à la mode qu'aujourd'hui ce qui est sûr c'est que la fin du livre c'est vraiment ce que j'ai ressenti c'est-à-dire il y a un épisode de flash je me souviens plus du tout de ce qui s'est passé entre le moment où je suis dans avec l'armée libanaise qui va me remettre à l'ONU je me souviens juste de morceaux c'est sûr que j'ai continué à fonctionner mais là je pense que les nerfs se relâchaient etc donc j'ai vraiment que des flashs il y en a 2-3 que j'ai pas raconté mais de ce que j'ai fait à New York d'un camion du déménageur qui part je fais un footing dans Central Park je me rappelle de choses comme ça donc il y a eu une sorte de transition et puis boum je suis sur un siège à l'école de guerre alors là oui là c'était quand même un peu brutal je me demande je ne sais pas comment j'y suis arrivée en fait je ne me souviens pas de quelle façon j'y suis arrivée je m'écoute beaucoup j'écoute mon cerveau je raconte que je fais un cauchemar d'ailleurs dont je me souviens tellement aujourd'hui la force toxique était telle que je me suis dit si j'en fais un deuxième comme ça je refile en Israël je me refais soigner quelque part en Israël ou ailleurs ou en France mais là ce sera grave en plus c'était assez symbolique le pic à glace qui s'enfonce dans le cerveau on comprend bien ce que mon cerveau est en train de me dire j'ai mal et en fait je n'en ai pas eu d'autres mais je me suis beaucoup beaucoup écoutée je sais que j'ai eu beaucoup de blessures en sport j'étais obligée de réduire le sport à vraiment pas grand chose j'aurais pu à courir dès que je courais je me blessais je voyais bien qu'il y avait quelque chose qui devait se réparer dans la durée et donc oui je raconte effectivement qu'à un moment je me sens mieux parce que je m'ennuie c'est à dire qu'au début je dors tout le temps en amphi je dors et des collègues m'ont dit il y a eu des missions quand on est revenu on a énormément dormi aussi pendant très très longtemps donc je dors beaucoup je me sens je m'endors vite et puis à un moment je constate que je m'endors parce que je m'ennuie et là je pense que je vais beaucoup mieux et c'est là où je me tourne vers mon collègue pompier je lui dis t'as pas un truc à faire je m'ennuie en tout cas la nuit puis le jour je prendrai mes cours mais voilà ou le week-end enfin bref et puis de nouveau je retrouve un sens et les périodes que j'ai passées avec les pompiers alors là j'ai vu la misère française pour le coup qui m'a fait un autre choc mais l'humain l'humain fait qu'on est passionné par le contact par le tirin etc donc on peut pas dire que je sois reparti tout de suite non non je pense qu'il y a une phase de de respiration etc pendant laquelle je me suis beaucoup beaucoup écoutée et et j'ai déconnecté tout ce qui me rattachait à la série je ne regardais plus les informations je ne regardais pas une image j'ai refusé pendant des années de regarder les images de la série détruite j'ai j'ai évité des enterrements par exemple je ne suis pas allée à l'enterrement de certains camarades ou aux cérémonies j'ai évité les cérémonies tout ce qui amenait trop d'émotions c'était je sais que je pleurais pour un rien mais les torrents de larmes pour un chiot qui qui avait faim à la télévision enfin c'était ridicule ridicule mais j'ai laissé j'ai laissé les images flash j'en ai eu beaucoup mais je les ai accueillies complètement différemment d'avant mon PTSD donc les images flash de cadavres ou autres quand elles arrivaient je disais ben voilà t'es une image flash ben tu pars quand tu veux et immédiatement elles disparaissaient et assez rapidement je suis allée beaucoup mieux mais j'ai bien fait attention qu'il y ait une phase de non sur traumatisation en fait si je peux le dire comme ça et je me suis donné du temps et m'écouté après il y a le cas de conscience aussi donc il y a cette affaire de cerveau qu'il faut réparer il faut que le corps voilà que tout ça ça se remette bien en place mais il faut se pardonner c'était là le plus difficile quelque part parce que c'est pas les morts les morts ils sont morts voilà je peux plus rien faire pour eux mais les vivants tous ceux qu'on a laissé partir il faut comprendre et ça ça vient avec beaucoup de temps il faut comprendre qu'il y a une différence entre être lâche et avoir été impuissant il y a une vraie différence et quand on a compris ça il faut se pardonner d'avoir été impuissant et quand je dis que ce livre que je viens de finir c'est la fin de ma mission voilà j'ai fini ma mission je n'ai pas été complètement impuissante puisque maintenant il y a un livre donc c'était pas si clair que ça quand j'ai commencé à rédiger les livres mais je le comprends très bien maintenant donc moi je donne de leçons ni de cours à personne je ne suis pas du tout qualifiée pour ça puis chacun a ses parcours de vie mais en tout cas je raconte ce que moi j'ai fait et qui peut-être servira à d'autres je ne sais pas
Loïc en tout cas qui en marquera très certainement beaucoup moi c'est vraiment un livre que j'ai lu pourtant c'est assez rare généralement j'ai 15 livres que je lis en même temps et peut-être la moitié que je finis celui-là il m'a fallu 4 jours et pourtant il est assez épais mais un livre qui m'a vraiment marqué donc d'ailleurs je ne sais même pas si j'ai précisé le titre depuis le début c'est Quand s'avance l'ombre c'est vrai ça on va te faire y se quitter donc Quand s'avance l'ombre de Enora Sham ma réédition de toute façon je mettrai tout ça le lien dans la description du podcast et vraiment je vous invite à le lire enfin c'était un récit même si je ne suis pas particulièrement j'ai toujours eu un peu une fascination pour tout ce qui est univers des forces spéciales etc mais l'univers onusien un peu moins et la politique pareil et là j'avoue que c'était vraiment très très belle découverte
Énora Merci c'est gentil
Loïc On est au bout Moi je veux te remercier énormément pour tout ce que tu as bien voulu partager en dépit de toutes les contraintes liées à ton activité on a quand même eu plein de détails sur la série ton parcours et puis surtout sur toi en tant que personne tout ce que tu as accepté de partager sur la façon dont tu as géré tes émotions dont tu as réparé ton cerveau comme tu l'expliquais enfin vraiment un épisode exceptionnel donc merci merci beaucoup pour ton temps
Énora Merci Loïc
Loïc Mais écoute qu'est-ce que je peux te souhaiter de tout le meilleur pour la suite de tes activités des missions passionnantes haletantes de la chance comme tu dis puisque c'est ce que tu dis la terre brûle sous tes pieds donc que tu continues à vivre des expériences exaltantes et puis peut-être à une prochaine fois pour un autre épisode sur ton prochain livre alors
Énora Peut-être oui pas tout de suite je vais me reposer mon cerveau a besoin de se reposer
Loïc merci beaucoup et Nora
Énora merci de m'avoir invité au revoir
Loïc au revoir C'est parti Sous-titrage ST' 501
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