Coulisses · Forces spéciales
Forces Spéciales : ce que j'ai appris après douze heures d'interview avec eux
J'ai passé plus de douze heures au micro avec des anciens des forces spéciales françaises. Je te partage ce que je retiens de leurs parcours.
LOÏC BLANCHARD · 10 septembre 2026 · 15 MIN
Ici, pas de règles universelles : mes invités et moi partageons ce qu'on a vécu et ce qui a fonctionné pour nous. À toi de piocher, de tester, et de garder ce qui marche pour toi.
Quand j’ai lancé Les Frappés en 2020, je savais déjà que j’allais tendre le micro à des gens venus d’univers très différents, y compris des militaires. Pour différentes raisons, depuis petit je suis fasciné par l’univers des Forces Spéciales en particulier. Je m’étais donc dit que j’allais tout faire pour en recevoir sur mon podcast !
Ça n’a pas été simple, mais j’ai finalement réussi à mettre la main sur un premier invité de ce calibre. Cet invité, c’est Teddy Palassy, ancien commando marine très actif sur les réseaux, qui est à l’origine de plusieurs projets autour des Forces Spéciales et unités d’élite : un livre, une association de soutien aux soldats déployés à l’étranger, une structure d’aide à la préparation des épreuves de sélection… On ne l’arrête pas ! C’est aussi grâce à Teddy, qui depuis son épisode est devenu un copain, que j’ai pu interviewer par la suite plusieurs autres militaires, ou encore Annika et Jessica Horn. Bref, rencontrer Teddy, qui a le cœur sur la main, a été une vraie chance.
Ceci étant dit, j’ai voulu avec cet article te partager mes observations de ces plus de 12 heures passées à échanger avec ces invités aux parcours… « spéciaux » ! Je le disais un peu plus haut, l’univers des Forces Spéciales me fascine et m’impressionne. Les sélections sont sans pitié et exigent d’être prêt à tout, aussi bien physiquement que psychologiquement, les missions sont bien entendu secrètes mais aussi souvent à fort enjeu, et les femmes et les hommes qui y servent sont aussi discrets et humbles que compétents. Alors forcément, ça fait des histoires intéressantes, et, bien souvent, des apprentissages très riches.
🪖 D’abord, de quoi on parle exactement
Avant toute chose, je tiens à clarifier ce qu’on désigne par « Forces Spéciales », parce que je vois beaucoup de gens faire l’amalgame entre les véritables unités des Forces Spéciales et d’autres unités dites « conventionnelles ». Le GIGN par exemple, souvent qualifié à tort d’unité des Forces Spéciales, dépend de la gendarmerie. La BRI, autre unité d’élite, dépend quant à elle de la police. Pour la Légion étrangère, c’est l’armée de Terre. Ce sont des unités remarquables, mais ce ne sont pas des unités « Forces Spéciales ».
En France, les Forces Spéciales sont placées sous un commandement dédié, le COS, le Commandement des opérations spéciales, créé en 1992 dans la foulée de la première guerre du Golfe. La composante la plus connue est sans doute celle de la Marine nationale, la FORFUSCO (Force maritime des fusiliers marins et commandos), que le grand public appelle plus simplement « les commandos marine ». Côté armée de Terre, tu as entre autres le 1er RPIMa (1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine), le 13e RDP (13e régiment de dragons parachutistes, spécialisé dans le renseignement) et le 4e RHFS (4e régiment d’hélicoptères des forces spéciales). Côté armée de l’Air et de l’Espace, il y a notamment le CPA 10 (Commando parachutiste de l’air n° 10).
Je ne rentre pas plus dans le détail ici, mais si le sujet t’intéresse, la page Wikipédia du COS est bien faite et tu y trouveras la liste complète des unités.
👉🏼 La page Wikipédia du Commandement des opérations spéciales
Sur le podcast, j’ai donc reçu à ce jour des anciens des commandos marine, du 1er RPIMa, du 13e RDP, du 4e RHFS et du CPA 10. Ils ne se connaissent pas tous, ils n’ont pas servi à la même époque et, par la nature même de leurs missions, ils n’ont pas vécu la même chose. Et pourtant, des traits de caractère communs ressortent, des apprentissages similaires reviennent d’un épisode à l’autre.
Allez, on rentre dans le détail !
🚪 DÉTERMINATION - Quand la porte est fermée, ils passent par la fenêtre
Sans surprise, le trait de caractère commun le plus évident au fil des épisodes est la détermination !
Prenons le cas de Teddy. Il a tout juste 18 ans lorsqu’il se présente à la visite médicale d’entrée. Comme il fait des sports de combat, le médecin lui fait un « fond d’œil », un examen ophtalmologique destiné à étudier les structures de l’œil à l’arrière du cristallin, et plus particulièrement la rétine. Il découvre de petits trous au niveau de la pupille et déclare Teddy inapte. Réformé « Y5 », avant même d’avoir commencé. Teddy se souvient : « tu arrives, tu quittes tout, tu quittes l’école et tout. Tu veux faire ça et on te dit inapte à l’armée. » (Teddy Palassy, ex-commando marine)
À 18 ans, beaucoup de jeunes hommes seraient sans doute rentrés chez eux à ce moment-là, résignés. Teddy, lui, se dit qu’il y a forcément une solution : « je ne suis pas aveugle. C’est juste un trou au niveau de la pupille. » Il passe en commission avec les autres réformés et obtient de voir l’amirale Chantal Desbordes, la première femme amirale de la Marine nationale. Il lui explique que commando marine est son objectif et son rêve. Elle passe un coup de fil au médecin, fait requalifier son inaptitude en « Y5 temporaire », et lui donne deux mois pour se faire soigner la pupille et revenir.
Deux mois plus tard, il est de retour, et il enchaîne, selon ses mots, un parcours sans faute. Sa conclusion : « jamais, jamais, jamais rien lâcher ».
Ce genre d’histoire, je l’ai retrouvée chez presque tous les autres. Tony Busch a passé son premier stage commando à 20 ans et l’a échoué, blessé au genou au bout de trois semaines de sélection physique. Il y a deux stages par an, donc il a attendu, et il est revenu sur le 140e stage commando (Tony Busch, l’intelligence situationnelle). Romain Courcier, quant à lui, voulait rejoindre les forces spéciales dès son engagement dans l’armée, sauf qu’à l’époque il n’existait plus de passerelle directe depuis le civil. Il est passé par une unité conventionnelle, puis par un recrutement transverse, et il a fini par y arriver (Romain Courcier, ex-opérateur du 1er RPIMa).
Aucun des trois n’a trouvé la porte ouverte. Ils ont juste refusé de considérer que « non » était une réponse définitive.
🍀 CHANCE - Ils vont la chercher
Un aspect que j’ai trouvé très intéressant dans chacun de ces parcours, c’est ce que plusieurs décrivent comme étant « la chance ». En réalité, je pense qu’ils la provoquent cette chance. Souvent, ce sont des rencontres qui ont changé leurs vies. Comme par exemple Teddy avec l’amirale Desbordes.
Louis Saillans, ancien commando marine et ancien chef de groupe, raconte un souvenir de jeune militaire que j’adore et qui illustre parfaitement cette notion de provoquer sa chance. Un jour, des pilotes proposent à qui veut de monter dans un avion pour assister à un largage de parachutistes. Sa réaction : « volontaire direct. » (Louis Saillans, s’engouffrer dans l’inconnu)
Il se retrouve alors dans la soute d’un avion de transport, accroché à la carlingue par une longe, au milieu de types tous plus costauds les uns que les autres, taciturnes, équipés de la tête aux pieds. L’avion monte, la trappe s’ouvre, et les gars se jettent dans le vide sous ses yeux. C’étaient des parachutistes de l’armée de Terre, spécialistes de la chute libre. C’est le déclic, Louis se dit que c’est ce qu’il souhaite vivre dans l’armée.
Personne ne lui avait rien promis en montant dans cet avion, et il n’avait rien à y faire à la base. C’est pourtant ce genre de moment qui a nourri son envie d’aller voir ce qui se passait dans des unités moins… conventionnelles ! Comme Cyrille Chahboune, un autre invité dont je te parle plus en détail plus bas, qui n’aurait pas intégré son premier groupe action si un deuxième groupe ne s’était pas ouvert pile au moment où il rentrait d’Afghanistan, après avoir fraîchement obtenu son brevet de chuteur.
Eux appellent ça de la chance. Moi j’ai plutôt l’impression qu’ils se mettent systématiquement sur son chemin, et je pense que c’est quelque chose qui peut se retranscrire dans nos vies à nous.
🙏 HUMILITÉ - Les ego surdimensionnés, ça les agace
C’est le trait de caractère que la plupart des gens qui ne s’intéressent pas à ce milieu ne s’attendent pas à trouver. Pourtant, c’est l’un de ceux qui m’ont le plus marqué chez ces hommes.
Aucun d’entre eux n’aime être considéré comme un surhomme. Ils ont un travail, auquel ils se dévouent totalement, au péril de leurs vies, mais ils ne le font pas pour la gloire ou la reconnaissance. Winn, pilote d’hélicoptère d’attaque au 4e RHFS pendant 18 ans, m’expliquait par exemple que sur les bases où il opérait, les pilotes abandonnaient vite la combinaison de vol pour s’habiller en treillis, comme les commandos. Tout le monde pareil, il ne se considérait pas au-dessus des autres.
« Tout le monde est habillé pareil, tout le monde se tutoie, on ne connaît pas nos noms, on ne connaît pas nos identités, on ne connaît pas nos parcours. Le pilote, il n’est pas au-dessus d’un soutier de carburant, tout le monde est au même niveau. »
Quand tu as passé dix-huit ans dans un endroit organisé comme ça, tu n’en ressors pas avec l’idée que tu vaux mieux que le voisin. Et puis il y a aussi la réalité du terrain qui, selon leurs propres mots, oblige à garder les pieds sur terre. Louis m’expliquait par exemple que dans une sélection, une cheville tordue en sautant d’un camion ou une infection au mauvais moment peuvent arrêter même un excellent candidat. Une mauvaise ampoule peut terrasser n’importe qui.
J’ai beaucoup pensé à ce point en me remémorant mes années de sport de haut niveau, où l’ego peut parfois prendre un peu plus de place que nécessaire ! Eux ont été formés dans un système qui le dégonfle en permanence.
🎯 RÉSILIENCE - Le prochain poteau, la prochaine rivière
Le dernier trait de caractère, qui est un impératif pour tenir dans ce milieu, c’est la capacité à encaisser les coups durs.
Le meilleur exemple pour l’illustrer nous vient de mon échange avec Cyrille Chahboune. Cyrille, c’est sans aucun doute l’un des invités du podcast dont le témoignage m’a le plus bouleversé. Jeune opérateur des Forces Spéciales au CPA 10, il part en mission trois jours après son mariage. Dix jours plus tard il saute sur un drone piégé par Daech. Il perd ses deux jambes. Rapatrié en France, il passe dix jours dans un coma artificiel, puis il passe au bloc opératoire tous les deux jours pendant environ un mois, replongé dans le coma à chaque fois, le temps de soigner les brûlures au deuxième degré profond qu’il a au bras et au visage. Il passera par une cinquantaine d’opérations en tout, et « une année entière d’hospitalisation et de rééducation » à l’hôpital militaire de Percy. Entre-temps, il a littéralement fondu : lui qui poussait 120 à 130 kilos au développé couché quand il était en mission reprend difficilement la rééducation avec 500 grammes dans chaque bras. Il était clair avec lui-même, il ne voulait pas se retrouver sur un fauteuil, ce qui est normalement inévitable quand on est amputé comme lui au-dessus des genoux. Mais pas à pas, il a remonté la pente, et il marche aujourd’hui debout, sans fauteuil.
Quand je l’avais reçu, il me parlait aussi des longues marches de nuit pendant sa formation. Déjà à cette époque, il appliquait la même méthode : « tu marches jusqu’au prochain poteau, tu marches jusqu’à la prochaine rivière, et puis voilà, tu avances comme ça ». (Cyrille Chahboune, ancien du CPA 10)
Découper ses gros objectifs en plus petits est une méthode simple mais qui a fait ses preuves en préparation mentale, notamment dans les épreuves d’ultra endurance où il faut tenir dans la durée. Ça ne fait pas tout, mais ça aide. Personnellement, c’est ce qui m’a fait avancer sur la PTL.
🤔 Comment ça m’aide moi (qui ne suis pas un FS) au quotidien
Soyons toutefois réalistes, tout ceci ne doit pas nécessairement être vu comme un manuel de développement personnel à appliquer à la lettre. Ces témoignages sont riches, inspirants, mais ne se transposent pas tous dans nos vies de civils.
Prenons la détermination par exemple. Dans le cas de Teddy, c’est le refus absolu d’abandonner. Teddy abordait son stage commando avec une règle claire : « je préfère mourir que d’abandonner ». Sur un trail de loisir, un dimanche, avec le boulot le lendemain et une famille qui t’attend, la même approche peut t’envoyer à l’hôpital. En 2025, sur le Tor des Géants, je me suis arrêté au bout de 65 kilomètres sur des douleurs articulaires aux deux genoux, parce que je m’étais fixé une règle claire avant le départ : le risque de blessure durable était un red flag. Si j’avais appliqué celle de Teddy, je serais probablement reparti… et je le paierais encore aujourd’hui alors qu’il n’y avait finalement pas d’enjeu. J’en parlais déjà dans le dossier sur la peur de l’abandon en ultra : ce qu’il faut plutôt retenir, c’est que ces hommes avaient un objectif précis, et qu’ils étaient tous parfaitement clairs avec eux-mêmes : ils allaient réussir à l’atteindre coûte que coûte. Pas de demi-mesure, pas d’approximation, pas de « je viens pour voir si ça me plaît ».
Un autre point qui me paraît important, c’est que bien que ces interviews aient été quasiment toutes individuelles, ils disent tous la même chose : la force de ces unités vient du collectif. Louis le dit franchement, il souffre pour ses copains et pour ne pas les laisser tomber. Winn explique que personne ne connaît le nom de personne et pourtant ils partent risquer leurs vies ensemble. Ils tiennent parce qu’ils ont un groupe et un cadre qui ne les lâchent jamais d’une semelle. Dans nos vies de civils, c’est donc peut-être une invitation, lorsqu’on se fixe des objectifs ambitieux, à réfléchir à qui on peut emmener avec soi. L’adage « seul on va plus vite, ensemble on va plus loin » s’applique aussi bien à ces unités qu’à nous pauvres civils !
🔧 Et l’après, à quoi ça ressemble ?
Je pensais initialement, avec chacun de ces invités, qu’on s’en tiendrait à leur passé de militaires. Mais en fait, une bonne partie des messages intéressants qu’ils ont partagés au micro du podcast concerne la phase qui a suivi : leur transition, qu’elle soit voulue ou subie.
Scoub par exemple, ancien opérateur du CPA 10, a été blessé à la main en Afghanistan. Il a subi deux opérations à Kaboul, deux à l’hôpital Percy, puis sept mois de rééducation à réapprendre à ouvrir et fermer la main. Sa description de cette transition forcée m’a marqué : « tu passes d’une situation où tu es plein d’hyperactivité, tu es sursollicité, tu as une carrière qui est en pente raide, et du jour au lendemain tu te retrouves dans une situation où tu as une infirmière qui vient te dire bonjour le matin pour te faire les soins, et ça s’arrête là. » (Teddy, Scoub et Guillaume) Le service de santé a ensuite mis un veto définitif sur ses futures projections. Il a passé trois ans en bureau avant d’entamer sa reconversion et d’ouvrir sa salle de CrossFit à Orléans.
Cyrille, lui, décrit très bien le sentiment d’avoir atteint « le fond du trou » et l’impuissance à en sortir par la seule volonté : « je me disais, mais putain, sors-toi les doigts, c’est pas toi, et j’y arrivais pas ». Ce qui l’a aidé, ce sont des blessés américains croisés sur les réseaux sociaux, qui avaient repris une vie normale avec des prothèses comme les siennes et qui lui ont montré qu’il y avait encore des choses à faire. Autrement dit, ce ne sont ni la volonté ni la discipline qui l’ont sorti de là (en tout cas pas seulement) mais le fait de voir quelqu’un d’autre y être arrivé avant lui. Comme si ça faisait sauter un plafond de verre.
Romain Courcier a quitté l’institution en 2019 après onze ans de carrière, dont six dans les forces spéciales. Il en parle sans détours : « quand tu construis quelque chose pendant un certain nombre d’années et qu’il faut que tu abandonnes ce que tu as construit pour reconstruire autre chose dans un secteur d’activité complètement différent, dans un univers complètement différent », ce n’est pas simple. Il ajoute que ce qui retient beaucoup de gens au moment de partir, c’est la peur d’arrêter. Il est aujourd’hui entraîneur en sports de combat à l’étranger.
Matt, qui a passé une vingtaine d’années chez les commandos marine, était en pleine reconversion au moment de notre échange. Je lui ai demandé si le niveau de cohésion et de fraternité qu’il avait connu était possible dans le monde civil. Sa réponse : « oui, complètement », et il comptait bien en faire un objectif dans l’entreprise où il arrivait (Matt, Objectif Forces Spéciales). Winn, de son côté, a quitté l’institution en raison d’un trouble de stress post-traumatique, après dix-huit ans de vol.
Ce qui me frappe, c’est la direction qu’ils ont tous prise ensuite. Teddy transmet et prépare les futurs candidats qui visent les forces spéciales à travers une structure dédiée, Scoub accompagne les gens dans sa salle, Romain entraîne, Matt a écrit deux livres, Cyrille est parti vers le sport de haut niveau. Ils viennent d’un univers très fermé, où l’on ne raconte rien à personne, et ils ont tous choisi le partage.
✅ Ce qu’il faut retenir
En bref, ce que je retiens de ces douze heures avec des anciens des forces spéciales, c’est qu’ils ont tous refusé qu’un « non » soit définitif, qu’ils sont allés chercher leur chance au lieu de l’attendre, et qu’ils passent par des épreuves tellement difficiles qu’ils savent que leur réussite dépend en réalité des autres.
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